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Traduction Claire de Oliveira *

avril 2012 | Le Matricule des Anges n°132

Animal du cœur de Herta Müller

Les années 80 en Roumanie : les relations humaines sont souillées par la délation, et placées sous le signe de la mort. Chaque pierre du fleuve est une incitation au suicide. Double de Herta Müller, la narratrice rencontre trois jeunes opposants au régime de Ceausescu qui écrivent des poèmes contestataires ; ils subissent des interrogatoires et sont inquiétés par la Securitate. L’un d’eux se défenestre après son émigration, du moins selon la version officielle qui accrédite l’hypothèse du suicide – allusion évidente au sort du poète Rolf Bossert qu’a bien connu la romancière. Car ce livre de la peur et sur la peur est avant tout un acte de résistance contre le pouvoir et l’oubli : il égrène impitoyablement les ratages du passé et place sous un jour équivoque les deux amitiés féminines qui traversent le roman, l’étudiante Lola, retrouvée pendue après s’être rapprochée du Parti, et Tereza, une collaboratrice de la Securitate qui dénonce la narratrice. Animal du cœur se lit comme un poème en prose à l’écriture fiévreuse et minimaliste, et sa structure éclatée révèle le morcellement d’une réalité à la chronologie détruite. La répression et la terreur brisent l’être humain, tout comme la trahison, la résignation, ou le désespoir. L’intensité des images est l’essence même de ce roman de 1994, en grande partie autobiographique. Et ces métaphores ont ceci d’énigmatique qu’elles incluent des souvenirs personnels, presque indéchiffrables, et une part d’inexprimable. Restituer la polysémie de ces images en conservant leur complexité est parfois une gageure pour le traducteur, d’autant qu’elles entretiennent des rapports réciproques et se contaminent les unes les autres.
La langue est crue, qui dit sans détour les choses de la chair, tout en pratiquant la réduction : formules ramassées, ellipses, art de ne dire qu’un petit rien ayant échappé aux ciseaux de la censure, mais surtout de l’auto-censure. Certaines phrases évoquent les collages que Herta Müller fait à partir d’articles de presse, provoquant de riches collisions entre la trivialité et la création littéraire. Dans ses collages comme dans ses romans, le sens naît de ce qu’on a enlevé, il est à chercher dans les blancs et dans les invisibles lignes de suture consécutives aux passages des ciseaux et de la colle. Une esthétique du fragment qui oblige le traducteur à suivre pas à pas la genèse erratique du sens et à faire naître un semblable resserrement, proche de l’étranglement. Il doit être extrême et naturel, un rien boiteux, aux antipodes de l’élégance et du délayage : trop de mots élucideraient des allusions délicates, donneraient dans le travers de l’explicitation, mâcheraient l’immense travail demandé au lecteur. Il faut aussi savoir garder la banalité des propos quotidiens, pour mieux la faire trancher sur des élargissements à couper le souffle. Les hésitations sémantiques côtoient des assertions péremptoires ; à un flou inquiétant succède brusquement une clarté presque insoutenable. Au traducteur de capter une voix, plutôt que de retranscrire. Dans cette singulière prose de l’absence-présence, seule la mort est omniprésente.
C’est une gageure de transposer des signaux brefs, structurants au plus haut point dans leur saisie du réel et de l’irréel. Certaines impossibilités sont patentes, notamment celle de rendre la polysémie de certains mots composés qu’il faut malgré tout diluer, à son corps défendant, pour en faire percevoir l’ampleur. Cette concision, la romancière l’a apprise chez les poètes, surtout Paul Celan, figure tutélaire qu’elle révère. Entre deux langues. Car traduire Herta Müller, originaire d’un village germanophone du Banat roumain, c’est, avant d’arriver au français, naviguer entre le dialecte souabe, l’allemand standard et le roumain. Le titre « Herztier » est la traduction d’un jeu de mots roumain, « inimal », contraction du mot « animal » et d’ « inima » (âme, cœur). En l’occurrence un souvenir d’une grand-mère qui croyant en la persistance, après la mort, d’un animal du cœur déterminant le caractère et les états d’âme, en somme ce que chaque être a d’unique et de vital. Mais l’image de cet animal dénonce aussi la bestialité d’une communauté ralliée aux idées national-socialistes, pendant la guerre, et d’un père, ancien membre de la Waffen-SS, qui vivait « au rythme des soûleries et des chants à la gloire du Führer ». Une occasion de plus de révéler l’intériorité dans des fulgurances sans compromis, en déballant un bagage de mutisme, pour faire dire aux mots l’indicible, quand prose et poésie convergent dans une vertigineuse parabole de l’exil : « Les mots de notre bouche écrasent autant de choses que nos pieds dans l’herbe. Et que le silence. »


Herta Müller

* A traduit entre autres Werner Spies, Elfriede Jelinek, Joseph Roth, Botho Strauss. Animal du cœur vient de paraître aux éditions Gallimard.

Claire de Oliveira *
Le Matricule des Anges n°132 , avril 2012.
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