La vie qu’on m’a donnée n’est qu’une histoire, rien de plus. Mais la manière dont je vais la raconter, ça, c’est mon affaire. Et c’est la seule chose qui m’importe. » Marek Hlasko écrit ces lignes vers 1966 : né en 1934 à Varsovie, il parvient à passer à l’Ouest en 1958 et y survit alors, difficilement, jusqu’en 1969, avant de choisir un autre exil, définitif celui-ci. À la figure du dissident, du révolté contre un régime oppressif, qui ne peut nous laisser indifférent – songeons aujourd’hui à la gloire médiatique, non dénuée d’ambiguïté, d’un Limonov – s’ajoute ici la dimension du mythe rimbaldien : âgé de 20 ans à peine, Hlasko est reconnu comme une sorte de prodige littéraire. Si l’on prend également en compte une adolescence partagée entre les boulots minables et les combines tout aussi peu reluisantes, entre Genet et Kerouac, on peut à bon droit être dubitatif et soupçonner que ce serait un peu trop pour un seul homme…
Par bonheur, Hlasko est à la hauteur : il y a dans ce récit une sorte d’alacrité réjouissante, le rythme en est savamment contrôlé et la perspicacité ironique, toujours à l’œuvre, n’épargne pas le narrateur lui-même. Une sorte de gai désespoir le guide, le conduit à se retourner ainsi vers ces années enfuies et ce pays qu’il a fui. Bien entendu les autorités polonaises se sont empressées, dès qu’il a décidé de n’y pas retourner, de le calomnier, de le salir – mais cela lui aurait été égal si d’autres voix, plus proches, de ceux qu’il croyait être des amis, ne s’en étaient pas, elles aussi mêlées : et c’est peut-être avant tout pour leur répondre qu’il entreprend cette autobiographie. Il est alors bien conscient – et le revendique même – qu’« il ne vaut la peine d’écrire des livres que si on a franchi la dernière frontière de la honte ; l’écriture est quelque chose de bien plus intime que le lit » !
L’aventure commence donc dans une Pologne de « western » : « Nous avons tout : malheurs, meurtres politiques, occupations sempiternelles, dénonciations, misère, désespoir, alcoolisme ». Peut-être le communisme n’a-t-il fait qu’aggraver un peu plus ce qui existait avant lui : il a ajouté la propagande au mensonge, l’avidité à l’individualisme, la dénonciation à l’intolérance. Hlasko tente d’abord d’être une digne figure de ce prolétariat qui devrait, le régime l’assure, être l’avant-garde du pays – mais il s’aperçoit que seule règne, face à la pénurie et à l’incurie, la débrouillardise. Les « commies » (communistes) essaient de faire de lui un délateur, mais sans succès. S’il s’agit de raconter, qu’au moins la littérature s’en mêle ! Mais en ce domaine non plus rien n’est simple : il se rend bien compte que le réalisme socialiste alors exigé est loin d’égaler Dostoïevski ou Hemingway, vers lesquels il pencherait plutôt. Il fréquente cependant la Bohême varsovienne, termine au commissariat, en compagnie de Polanski, des nuits trop arrosées (« quoi que j’écrive, tout me ramène toujours à la soûlographie »), voit en Andrzejewski un modèle (pensons au superbe Cendres et diamant), est proche, au moins un temps, de Rudnicki (les notes d’Agnès Wisniewski éclairent un bon nombre de références ou d’allusions pour nous mystérieuses). Pendant que les armées du pacte de Varsovie envahissent Budapest pour mettre fin, dans le sang, à l’insurrection, les Polonais, eux, se font des illusions, vite démenties, sur Gomulka, désormais au pouvoir alors qu’il semblait, hier encore, haï par le régime en place. Décidément, il vaut mieux aller respirer ailleurs : ayant obtenu une bourse, Hlasko prend l’avion pour Paris. Dès lors il reste à l’Ouest, mais doit vite se rendre à l’évidence : « Je ne savais pas encore que le monde se divise en deux unités égales, à ceci près que l’une est invivable et l’autre insupportable. »
Ce court résumé, précisons-le, est, à dessein, simplificateur : la narration de Hlasko est très éloignée d’une telle linéarité. Les digressions se mêlent aux maximes ou aux portraits, nous passons sans crier gare d’un cabaret de Varsovie à un asile psychiatrique en Allemagne, nous quittons Paris pour Tel Aviv, où il dut même se faire passer pour juif, afin d’y être reçu comme un réfugié politique et pathétique. Il nous fait part de son admiration pour Stavroguine (dans Les Possédés, Dostoïevski « avait déjà tout décrit ») mais aussi bien pour Bogey (« Casablanca, un navet d’enfer dans lequel Bogart est génial »). Et une sorte d’âcre humour domine, jusqu’à la fin : lui qui dit n’avoir pas craint les Allemands quand, pendant la guerre, ils s’acharnaient contre les Polonais, s’effraie de devoir vivre parmi eux : « l’occupation allemande, qui s’était terminée pour tout le monde depuis de nombreuses années, venait de recommencer pour moi. »
Thierry Cecille
La Belle Jeunesse de Marek Hlasko
Traduit du polonais par Agnès Wisniewski
Éditions Noir sur Blanc, 2340 pages, 19 €
Domaine étranger Vivre vite
avril 2012 | Le Matricule des Anges n°132
| par
Thierry Cecille
Quelques années avant son suicide, l’écrivain dresse le bilan de son existence chaotique : une épopée héroï-comique entre une grise Pologne communiste et un Occident inhabitable.
Un livre
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Le Matricule des Anges n°132
, avril 2012.

