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Poésie Entrez dans le luxe

juin 2013 | Le Matricule des Anges n°144 | par Marta Krol

Comme celui du jardinier, l’art de Cole Swensen est d’ouvrir l’espace, infiniment.

Une nouvelle fois, en ouvrant un recueil de l’Américaine Cole Swensen, on change d’air. Raffinement du sujet, de l’expression, et des effets qu’elle produit ; univers rare où chaque mot, choisi au plus près de la simplicité, est un objet précieux, adéquat et congruant, objet parfait semble-t-il, posé là d’un geste de précision propre à l’horloger. À telle enseigne que l’on se surprend à imaginer une origine commune à précis et précieux  ; fausse étymologie, que permettraient malicieusement de défendre de multiples passages du livre.
Aussi sommes-nous autorisés à nous mouvoir dans des jardins de mots – la métaphore était facile – que déploie la plume de Cole Swensen remarquablement transposée par ses mêmes traducteurs. Le nôtre, c’est André, le jardinier de Louis XIV, l’inspiré artisan (« Jardiner est-il un art figuratif ? ») du jardin de Versailles, de Vaux-le-Vicomte, de Chantilly… Comme dans ses deux recueils précédents, dédiés respectivement au manuscrit médiéval et au verre, Cole Swensen entreprend un pari redoutable de difficulté. Choisir une chose concrète, plurielle et complexe (le jardin à la française) – complexe surtout parce qu’artefact, et ancien – et la définir par la poésie, en l’appréhendant à travers son époque, l’esthétique de celle-ci, son cortège de personnages, sa société et l’état de sa science. Non pas en rendre compte à la manière documentaire, mais fusionner des éléments factuels, qui se donnent (mais comment ?) comme censés être tenus pour vrais (« Le huitième théorème d’Euclide // dit que des objets parallèles et identiques placés à différentes distances / de l’œil… »), dans une expression éminemment poétique, c’est-à-dire affranchie de toute valeur de vérité. Voilà en quoi l’œuvre (non sans faire penser à W. G. Sebald) est singulière et neuve, ferme de par sa structure interne, présentant une forme inédite et pleine.
C’est un fait banal que le poète s’attache à décrire un objet concret de son inspiration, tel que, pour le dire vite, sa perception le lui communique ; encore que, la concision là aussi est rare et admirable (« les femmes jaillissent des carrosses, en plumes d’autruche et en rivalités / chatoiements, / inclinaisons. Ce fut… »). Mais que, au-delà du phénomène, il s’engage dans une démarche de recherche quasi anthropologique qui relève de l’érudition, et cela, non pas pour en faire une expérimentation ludique gentiment provocatrice, ou un tremplin à l’écriture, mais au contraire la matière poétique même (« Comme le monde converge / bien, comme il compte exactement, / par exemple, Versailles / compte 20 kilomètres d’allées ») – eh bien, cela est rare. Car ces poèmes ont bien une valeur qui porte sur la connaissance ; ils sont des lieux de pensée tout en étant des lieux de plaisir ; ils apprennent à penser le monde sans s’abstraire de sa beauté, et même en y ajoutant. L’acuité de certaines séquences est marquante, comme ceci à propos du circuit subjectivité – perception – langage – pensée : « Rien ne contrôle davantage nos pensées / que ce que nous pensons voir, ce que nous appelons « nous » ».
Hélas, une fois que l’on a dit tout cela (en quoi l’exercice présent est un peu vain), on ne s’est pas d’une once approché du ressort intérieur de la poésie de Cole Swensen. « Un jardin comme une lettre // grave une ouverture, / donc tu l’ouvres, pas à pas, définie comme / le point intermédiaire entre oralité et obscurité ». Comment naît, au creux du langage, une petite fabrique du sens, une potentialité qui se tient entre idée et émotion, qui œuvre à la fois intellectuellement et affectivement, qui travaille, depuis son site langagier, notre manière d’être au monde ? Voilà peut-être ce que l’intelligence veut dire : qualité de ce qui est intelligent, et de ce qui rend intelligible, sans que l’on puisse en dire, y ajouter quoi que ce soit. Ajouter, c’est trahir ou avouer ; ainsi se reconnaît une œuvre.

Marta Krol

Le nôtre
Cole Swensen
Traduit de l’américain par Maïtreyi et Nicolas Pesquès
José Corti, 118 pages, 17

Entrez dans le luxe Par Marta Krol
Le Matricule des Anges n°144 , juin 2013.
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