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Essais Des lichens et des hommes

mai 2015 | Le Matricule des Anges n°163 | par Richard Blin

En ouvrant les portes de la littérature aux lichens, Pierre Gascar en fait le miroir de nos rapports avec le monde et avec l’essence même de notre culture et de notre civilisation.

Trop méconnu, Pierre Gascar (1916-1997) est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages (proses, romans, biographies) dont Le Temps des morts et Les Bêtes pour lesquels il obtint le prix Goncourt en 1953. Une œuvre qui évoluera d’une conception de la littérature comme témoignage vers celle d’une exploration poétique du sens de notre présence au monde. Le Présage (1972) relève de cette veine.
Ce que réussit Pierre Gascar avec ce livre, ressemble à ce qu’avait réussi Roger Caillois dans ses ouvrages consacrés aux pierres : même fascination devant le monde naturel, même érudition, même fulgurance parfois des idées, et même qualité d’écriture. Les pierres de Gascar, ce sont les lichens, des végétaux qui n’intéressent personne car considérés comme les plus obscurs et les plus insignifiants de toute la flore. Biologiquement archaïques – ils résultent de la symbiose d’une algue et d’un champignon – les lichens font partie des plantes les plus anciennes de la terre. Ils supportent le froid – jusqu’en deçà des 200 degrés sous zéro – la chaleur, la raréfaction de l’oxygène, l’absence d’eau (ils revivent plusieurs mois après une dessiccation complète) mais meurent aujourd’hui dans le centre de Paris, de New York, de Tokyo, de Venise. C’est en voyageant – « Il n’y a que le voyage incessant qui nous délivre du sentiment de vieillir » – que Pierre Gascar a peu à peu découvert cette réalité. Capables de résister aux pires conditions d’existence, les lichens se montrent vulnérables aux modifications anormales de notre milieu naturel. Sensibles à la pollution de l’air, ils dépérissent. C’est vrai dans les steppes lointaines de la Sibérie comme sur les murs humides de Venise, en Thaïlande comme dans les sombres reculées du Jura. Une disparition qui doit alerter comme un présage. Il faut entendre, nous dit Gascar, cet avertissement donné par la nature, ce « principe de toute raison ». Car ce recul des lichens devant l’industrialisation, l’accroissement de l’espèce humaine et sa concentration, annonce un affaiblissement général de la nature. Avec la mort des lichens, c’est l’« une des dernières images de l’enfance de l’humanité » qui s’efface, un phénomène qui « nous ouvre les portes des ténèbres ».
Mais à travers cette passion pour tout ce qui se rapporte aux lichens (il les récolte – « En cueillant des lichens, j’épluchais le dos du monde-dragon » – les collectionne – « ils constituent une flore du rêve ») c’est aussi de lui que nous parle Pierre Gascar. De son amour pour la botanique « du primitif, de l’informe, de l’innommable ». De son sens très personnel de la solitude, qui fait du Présage un livre de solitaire dans lequel il cherche à donner un sens à des solitudes semblables à la sienne. De sa quête de la terre originelle de l’esprit, car parallèlement à la pollution qui tue les lichens, se développe une pollution mentale qui attaque cette faculté primitive qu’est l’imagination dont l’énergie fait tant défaut aux hommes d’aujourd’hui. Gascar redoute la disparition de ce « capital obscur » de l’espèce, celui qu’on retrouve dans les mythes et qui concentre l’énergie magique et légendaire de l’humanité. Mais si Pierre Gascar est bien conscient que « notre destin est de voir se flétrir les images parmi lesquelles nous nous sommes formés », et s’il craint que la mort des lichens n’annonce celle de l’homme, il n’en est pas pour autant désespéré. Il garde espoir en la capacité de la nature à évoluer et peut-être même à créer, à partir des plantes survivantes, d’autres plantes plus étonnantes encore que les lichens. Il conclut même sur une note d’optimisme en imaginant une forme de stabilisation du progrès et, pourquoi pas, un retour à l’irrationnel qui permettrait de sauvegarder ce qu’il y a d’essentiel dans notre présence au monde.

Richard Blin

Le Présage
de Pierre Gascar
L’Imaginaire/Gallimard, 192 pages, 6,90

Des lichens et des hommes Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°163 , mai 2015.
LMDA papier n°163
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LMDA PDF n°163
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