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Histoire littéraire Inconsolable de n’être pas encore né

septembre 2015 | Le Matricule des Anges n°166 | par Richard Blin

Auteur d’un seul livre de son vivant, Vincent La Soudière (1939-1993) est un écrivain secret à situer quelque part entre Michaux, Artaud et Cioran. Une radicale expérience des limites que l’essai de Sylvia Massias nous permet de mieux saisir.

Le Firmament pour témoin (Lettres à Didier, III)

Il est des voix qui d’être plus nues nous touchent. Elles nous happent par ce qui, en elles, semble obéir à quelque incontournable règle d’honnêteté et d’humiliation. Telle est celle de Vincent La Soudière, qui ne fit paraître qu’un seul livre de son vivant, Chroniques antérieures (Fata Morgana, 1978). Un mendiant de l’essentiel qui sut donner une consistance poétique à une existence tout entière placée sous le signe de l’impossibilité de vivre. « La vie est cette étrangère aux grands yeux vides, qui ne m’a jamais regardé. » Outre un Journal, il a laissé un ensemble d’une centaine de cahiers et de carnets, près de 350 textes dactylographiés et une intense correspondance avec son ami Didier, rencontré en 1964, lors d’un séjour au monastère cistercien de l’île de Lérins où il espérait trouver les moyens de mieux se connaître. Une correspondance dont le troisième et dernier tome, Le Firmament pour témoin, vient de paraître, succédant à C’est à la nuit de briser la nuit (2010) (Lmda N°113) et à Cette sombre ferveur (2011). Une édition établie et annotée par Sylvia Massias, auteur d’une thèse sur Mallarmé, qui fut responsable des archives d’E.M. Cioran à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, et à qui l’on doit aussi l’édition des Lettres d’Armel Guerne à Cioran (Le Capucin, 2001). Après avoir fait paraître, en 2003, sous le titre Brisants (Arfuyen) un choix d’aphorismes de Vincent La Soudière, elle retrace aujourd’hui dans un livre de haute tenue, le destin et l’itinéraire intérieur de celui qui, ne cessant d’aller vers ce qui se dérobe, vivra sans exister et se consumera dans l’attente de la « toujours fracassante » Grande Rencontre, qui lui permettrait de renaître.
Né le 6 septembre 1939, au sein d’une vieille famille aristocratique, près de Saintes en Charente-Maritime, dans une imposante demeure fortifiée qui servit un temps de prison, Vincent de La Soudière – qui supprimera la particule de son nom à l’occasion de la parution des Chroniques antérieures – était l’aîné de huit frères et sœurs. Son enfance fut marquée par quelques événements traumatisants dont une opération, à l’âge de 4 ans, qui lui laissa le sentiment d’avoir été torturé à coups de marteau. Enfance endeuillée aussi par le suicide de son oncle Dominique qui joua le rôle de père – celui qui « donne l’être et le début de la forme » – là où le vrai père ne transmit à son fils qu’une éducation religieuse fondée sur la peur de l’enfer et de ses supplices. Faisant retour, dans son Journal, sur sa jeunesse, il écrit : « J’ai éprouvé des joies exceptionnelles, mais elles n’ont pas duré plus de quelques minutes – sauf avant ma troisième année, où j’étais comme un petit lys des champs. » Très tôt hanté par la question de son identité, et victime de troubles dépressifs, il abandonne ses études et réfléchit à une éventuelle vocation monastique. Moments d’exaltation et d’abattement se succèdent. «  Je suis un saint ; je suis un monstre ; je suis un grand homme – je ne vaux rien. » C’est en 1961 qu’il commence vraiment à écrire. Un temps séduit par la magie verbale et mentale du surréalisme, il se rend vite compte que « la trompette de Ducasse et celle de Breton » sont des « instruments » impropres à son usage. « Ils m’ont donc fait grand mal, me trompant sur moi-même. »
Ce qui le mobilise, c’est la volonté de comprendre son attrait pour le passé, le pourquoi de ce mouvement régressif – qui fait penser au «  rythmique retour au pays d’avant-naître » de Roger Gilbert-Lecomte – qui le pousse vers l’antérieur. « Je suis bel et bien enlisé aux boues de l’Antérieur ». Il souffre de l’alliance perdue avec l’homme d’avant la civilisation et l’Histoire. Repli sur soi, mouvement d’involution, mal-être et mal d’être sont à l’origine d’une souffrance qui ne cessera de croître en intensité comme en témoigne chacune de ses lettres. Il y explore son moi, ses tourments et leurs circonvolutions. « Je ne comprends rien au monde ; je ne sais pas quoi y faire ; je ne suis attiré par rien à y faire. » Une disposition au retrait, un refus de s’asservir à l’utilité, qui font qu’il échouera dans toutes ses tentatives d’insertion sociale. Une vie marquée par une forme aiguë d’inadéquation au réel et une fuite dans les rêves. Quant à sa vie amoureuse, elle relève aussi d’une impossible quête. Il ne connaîtra que l’amour-passion alors qu’il rêve de rencontrer la femme capable de le réconcilier avec lui-même. Une succession d’échecs que ni la foi ni la psychanalyse – « la relation thérapeutique me servait de coussin tiède, de ventre maternel, d’alibi aussi pour ne pas m’ouvrir au monde et à la réalité » – ne parviendront à surmonter.
C’est surtout qu’il a besoin de sa souffrance pour écrire. « Cette dévastation, ces flaques de ténèbres que la mort et la souffrance laissent derrière elles (…) peuvent se trouver métamorphosées par la Création, cette Energie – magique, sacrée – qui s’empare de tout le Mal pour le transfigurer. » Écrire, pour La Soudière, c’est devenir l’artisan de sa propre résurrection, c’est espérer quitter le « vieil homme » pour que naisse « l’homme nouveau », celui dont ses textes, hélas, ne font qu’attester l’absence. « Creuser, creuser ma nuit avec une obstination dévorante, jusqu’à rencontrer la lumière qui – je le sais depuis toujours – doit irriguer ma vie au bout de l’abattement sans nom. » Il ne veut plus faire partie de la confrérie des « poètes maudits ». Il l’écrit à Didier : « J’ai cultivé le pire en moi, et n’ai récolté que le pire, en effet, et nullement la grande œuvre qui devait lui faire contrepoids. » Alors, désemparé, il ose s’en ouvrir à celui qu’il considère comme son maître en écriture, Henri Michaux. Il lui écrit et celui-ci accepte de le rencontrer. Il voit en La Soudière un homme qui représente « l’authenticité même », et va lui prêter une écoute particulièrement compréhensive avant de l’aider à publier. C’est ainsi que paraîtront, en revue, Au cœur de la meule puis des extraits de Chroniques antérieures, un recueil qui sortira en 1978, chez Fata Morgana, avec une lithographie de Michaux en frontispice. Un « livre extrême d’un bout à l’autre  » dira Cioran, rencontré en 1976 et devenu son ami. Livre qui explore, à la forme impersonnelle, les abîmes d’une intériorité dévastée. « Il avait dépierré sa vie, ramoné si fort qu’il l’avait réduite en poussière. C’était en vue de cette sape irréversible qu’il était né. »
Mais cette publication qui était censée créer une relation enfin gratifiante avec le monde extérieur, va le décevoir tant ce qu’il en attendait ne se produira pas. Il avouera plus tard, à Didier, combien il aura souffert du silence absolu de ses lecteurs. Car ce qui lui importe avant tout en écrivant, c’est « de faire souffrir, faire pleurer, émouvoir ». Ses textes, il les veut semblables à des « flèches au curare », des « fouets enlaçants ». Il reconnaît demander à l’écriture « quelque chose de monstrueux et d’impossible : une émanation chimique nerveuse de mon être, la figure visible de mon double », avant de constater que ses mots, hélas, n’ont pas d’efficace. Ailleurs il dit envier l’écriture de Camus dans L’Étranger. « Voilà comment j’aimerais écrire ; mais ma syntaxe est celle de l’urgence, de l’immédiat, si peu engagé que je suis dans la prose de ce monde. » Il va alors connaître une très longue dépression. « Le besoin de séduire ou de cogner m’a abandonné. Je n’ai plus aucune motivation pour écrire. » Il vit l’enfer, « une combustion qui n’anéantit pas le combustible ». Un texte, qui « n’est pas que littéraire et poétique », selon les propres termes de son auteur – La Jérusalem d’En Bas - qui paraîtra dans le dernier numéro de la revue Argile, en 1981, témoigne de la radicalité de cette expérience de mort intérieure qu’est la chute dans les abîmes de la dépression. Hémorragie de l’être, état de dépersonnalisation extrême, souffrance « sans halte et sans but », il finit par devenir néant lui-même. « Je clapote ; je capote ». « Je piétine dans l’atone, dans l’aphone. » Il se sent comme « un mollusque qui s’enveloppe dans une bave crépuscurale » Il se vit comme un « lâché de l’Absolu » ne pouvant cracher « le caillot » qui l’asphyxie depuis sa naissance. Et puis, en 1988, l’écriture va revenir « par houles et par vagues ». Des aphorismes, des haïkus, « des textes erratiques, comme toujours, qui ne s’emboîtent dans aucun ensemble cohérent ». Une période d’écriture qui prendra fin avec son suicide, par noyade dans la Seine. Une vie dont subsiste une œuvre en ruine dont la vérité et l’intensité ont peu d’égales.
Richard Blin
VINCENT LA SOUDIÈRE, LA PASSION DE L’ABÎME DE SYLVIA MASSIAS
LE FIRMAMENT POUR TÉMOIN – Lettres à Didier III, Cerf, 640 p., 35 et 514 p., 34

Inconsolable de n’être pas encore né Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°166 , septembre 2015.
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