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Domaine étranger Le goût de la vérité

novembre 2015 | Le Matricule des Anges n°168 | par Martine Laval

Avec L’Imposteur, l’Espagnol Javier Cercas nous entraîne dans la fabrique de la littérature. Quand notre besoin de fiction, de rêves, d’utopies, emprunte les chemins du mensonge.

Quand on lit les livres de Javier Cercas, Les Soldats de Salamine, Anatomie d’un instant ou le tout dernier L’Imposteur, il faut rester vigilant. C’est l’auteur lui-même qui l’écrit : « Il faut rester vigilant. Si on ne l’est pas, on se fait niquer. Si on arrive à une conclusion sur lui (lui, Enric Marco, « le personnage » de L’Imposteur), on se fait niquer. Si on croit qu’on l’a compris et qu’il a enlevé son masque, on se fait niquer. Il se dérobe toujours. Nous, on croit qu’on met Marco dans nos histoires, dans nos films ou dans nos romans, mais en réalité c’est lui qui nous met dans son histoire à lui, c’est lui qui fait de nous ce qu’il veut. » Nous sommes prévenus, lire cet opulent « roman sans fiction » comme Cercas aime le répéter, c’est se faire niquer. Plus drôle, écrire ou tout du moins essayer d’écrire un papier sur les quatre cents pages de cette non fiction, c’est se faire niquer. Qu’à cela ne tienne, au long de ce chemin tortueux, jouissif de la narration à la Cercas, il y a la littérature, celle qui embobine, interroge. Le jeu en vaut la chandelle.
Face à son sujet – débusquer le pourquoi du comment – Javier Cercas se met en scène, met en scène l’écrivain au bord du gouffre, contraint de trier la vérité du mensonge, la réalité de la fiction. Mission impossible… Certain que « la fiction dépasse toujours la réalité, mais que la réalité est toujours plus riche que la fiction  », le manipulateur de talent s’attaque à l’histoire incroyable (mais qu’est-ce qui est incroyable ?…) d’un homme dénommé Enric Marco, qui, à la face de tous et (même) des médias, s’est inventé de toutes pièces une vie pleine de luttes et de gloire, un héroïsme : ancien déporté, ancien antifranquiste, ancien militant anarcho-syndicaliste – une icône dans cette Espagne qui peine à soigner ses plaies. En 2005, sa forfaiture éclate. L’intrigue, ou l’affaire, vire à l’obsession chez Cercas. Il finit par y succomber, s’attaque à l’enquête – archives, entretiens, etc. Il rencontre l’imposteur, star du mensonge ou de l’imagination, l’interroge, l’enregistre, le filme. L’écrivain erre, déambule, rechigne, retourne à son labeur abyssal : comprendre.
Comme d’autres auteurs envoûtés par l’obscénité du fait divers (Truman Capote, Emmanuel Carrère, Régis Jauffret…), Cercas s’échine à percer à jour l’imposture de Marco et par là même questionner la fiction : quid de la puissance de l’imagination, de la suprématie de l’Histoire, des frontières entre le vrai et le faux ? Il appelle à la rescousse un personnage de fiction, ce bon vieux Alonso Quijano qui, à 50 ans, décide de changer de vie, de la réinventer, de lui donner de l’héroïsme, et pour se faire se rebaptise Don Quichotte. Marco et Quichotte créent leur propre fiction, avec une différence de taille, l’un existe bel et bien, l’autre est un personnage de papier. Mais, lequel est le plus invincible, le plus… immortel ? L’homme ou le personnage ? Pour Cercas, les deux jouent leur rôle de comédien : « Ce qui définit Don Quichotte, tout comme ce qui définit Marco, ce n’est pas la confusion de la réalité avec les rêves, de la fiction avec la réalité ou du mensonge avec la vérité, mais c’est la volonté de transformer ses rêves en réalité, de convertir le mensonge en vérité et la fiction en réalité. »
Ici, écrivains ou personnages fictif et réel, Javier Cercas et son Marco, Miguel Cervantes et son Don Quichotte, tous passent aux aveux : le besoin de fiction, un besoin vital, comme respirer, et plus que tout, séduire, être aimé. Le reste n’est que question de méthode, de style. « La fiction sauve, la vérité tue » se répète à lui-même Javier Cercas comme pour s’encourager à aller jusqu’au bout : jouer au jeu de la vérité avec lui-même. Qui est-il ? un écrivain ou un imposteur ? Et si tout cela, justement, n’était qu’un jeu, une façon de se moquer de soi… pour ne pas sombrer ?
En quatre mille signes, teneur de cet article, est-il possible de pointer quelques-unes des richesses de ce livre de quatre cents pages ? Oui. Non. À chacun de courir le risque, d’y trouver sa propre vérité, sa propre forfaiture…
Martine Laval

L’Imposteur de Javier Cercas
Traduit de l’espagnol par Élisabeth Beyer et Aleksandar Grujici,
Actes Sud, 404 pages, 23,50

Le goût de la vérité Par Martine Laval
Le Matricule des Anges n°168 , novembre 2015.
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