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Poésie Inhabile, fatalement

mars 2016 | Le Matricule des Anges n°171 | par Emmanuel Laugier

Nouvelle œuvre posthume de Charles Racine, Y a-t-il lieu d’écrire ? s’acharne sur la contradiction de sa question et la soulève comme une véritable planche de vie.

Y a-t-il lieu d’écrire ?

Jacques Dupin, qui fut l’éditeur du premier livre de Charles Racine chez Maeght (Le Sujet est la clairière de son corps, 1975), ne se trompait pas en rappelant que la poésie de Charles Racine ressemblait à une « friche entrouverte par la parole et le couteau, une parole merveilleusement ébréchée, un couteau tourné contre soi ». L’homme fut en effet rongé par les deux côtés d’une corde lasse, d’abord par celle de la disparition tragique de sa mère (que l’on retrouva pendue) et par une rage pugnace à brûler celle qui l’aurait attachée à toute mémoire venue de son père, dont il refusa autant de porter le patronyme (d’origine suisse alémanique), que de parler sa langue. Dans cet écart, Charles Racine s’arracha la langue pour tenter de s’en donner une autre…
Ce troisième volume posthume (depuis Ciel étonné [Fourbis, 1998] et Légende posthume [Grèges, 2013]) rassemble les poèmes et carnets épars écrits entre 1942 et 1969, le pénultième poème s’ouvrant d’ailleurs sur ces mots : « Je pense à mai 68 alors que nous étions / pont-suspendu entre le soleil baigné de blanc / et la lune de cuivre assise sur Paris // C’est dimanche, des pas dans la rue qui semblent / courir après eux. Un homme court à sa recherche ». Il n’est pas inopportun que le livre se referme sur eux, tant on peut se demander que fut cet homme-là, suspendu aux couleurs cuivre du ciel, courant après une phrase emportée par un siècle qui ne fut jamais le sien ?
Y a-t-il lieu d’écrire ? est une réponse plausible à ce désastre, au tollé de l’inadéquation vécue, au magnétisme soulevé de l’échec, tant elle dit le porte-à-faux sur lequel Racine tenta de trouver un équilibre dénoncé d’avance. Frédéric Marteau, coéditeur du volume, en nomme justement l’enjeu : « Supplice de la lettre : comment figer à (part) l’écrit ce qui ne peut se laisser prendre ? À ce questionnement insatiable le poète répond aujourd’hui celui d’une publication posthume ». Réponse d’autant plus ironique et cinglante qu’elle affirme autant la pugnacité avec laquelle C. Racine revint à l’impossibilité d’écrire le lieu de l’écriture (sans le risque de la glacer et la rendre inféconde à son rêve —Racine est terriblement baudelairien), qu’elle ne la renvoie pourtant qu’à cette liasse de textes « fragmentaires aux propositions fulgurantes, décidés parfois dans l’indécision, où la réflexion (sur le langage poétique) se mêle à l’image poétique elle-même ? » C’est peu dire que toute son œuvre est traversée par cette concaténation incestueuse entre ce que la vie lui refuse et le fatras des mots qui s’attache à la dire. De cette puissance, inactuelle, vient la tentative d’instaurer dans le poème la fulgurance d’une grande santé, malgré tout cela « où le rageur mourant / le nageur mourant / de cette vie perdue déjà / s’arme contre l’effaçade / contre le jour / où les mains se / perdent  ». L’ironie, voire l’humour, les fréquents néologismes qui se fondent dans le poème racinien, sont les ressorts de défense d’une vie largement confisquée et mutilée. Comme d’ailleurs « le risque, l’hésitation et le travail » sont les trois principes de l’endurance de Racine à revenir à la table pour qu’une chance « relève le sujet scriptural de sa suppliciation  ».
L’hésitation, qui est « alors la marque d’une telle contradiction », nous la voyons à l’œuvre dans le travail lui-même qui se risque à écrire avec la « sciure de bois  » des mots volatils et sans æncrage, dans la variation tremblée de tentatives réitérées où les phrases constituantes et matrices s’enchâssent en huit temps dans Rencontre de Tàpies (1968/69 – pp. 211-12) : « Ce qu’a tramé le pas / quand du pas / lieu lien / tari / enveloppe la tête / il porte la route / Ce qu’a tramé le pas / quand du pas / l’homme hermétique / enveloppe la tête / lieu lien / tari  » etc. ; mais aussi dans la place laissée à un absurde quasi beckettien étonnant : « Et clochard immobile, impassible et stupide, / assis près d’une poubelle. // Ah ! langage qui n’est pas venu ! (…)// j’ai vu une rythmique de sons-comédie pour m’abuser, / qui m’abusèrent, de mots-comédie.  » Il faudrait citer tous les revers de cette écriture contradictoire, déceptive et ironique, boiteuse et peu sûre d’elle-même, mais aussi (parfois) rimbaldienne : « J’ai crié sous le scalp, quoique ayant eu des soleillons / dans la pupille, ayant en reste de la merde à faire mourir  ». Et assez pour crier : « A moi Racine / où crépite ta plume en / mon sein qu’elle éloigne  », mais « le couteau surgi du crâne se brisa / et le combla d’éclats / soustrait du texte  ». Au pied de la lettre
Emmanuel Laugier

Y a-t-il lieu d’écrire ?
de Charles Racine
Édition établie par Frédéric Marteau et Gudrun Racine, Grèges, 245 pages, 24

Inhabile, fatalement Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°171 , mars 2016.
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