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Zoom Into the wild

mars 2016 | Le Matricule des Anges n°171 | par Thierry Guichard

Le premier roman de Catherine Poulain impressionne tout comme son auteur. L’un comme l’autre incitent à retrouver en nous l’instinct sauvage de vivre.

La voix est frêle, placée à l’orée d’un murmure légèrement chantant. Les premiers mots hésitent à sortir et Catherine Poulain s’y reprend à deux fois, comme s’il lui fallait faire le test de sa propre voix. Devant elle, une salle comble : nous sommes dans la bibliothèque du Collège international des traducteurs littéraires d’Arles où la romancière a été invitée à l’initiative de la librairie Harmonia Mundi. Son premier roman, Le Grand Marin, vient de paraître et cette nouvelle venue dans le monde éditorial enchaîne les rencontres. Le livre a déjà été réimprimé tant le bouche à oreille fonctionne bien. Le regard clair, la peau du visage burinée par la vie, le froid et le soleil, Catherine Poulain, à l’instar de son alter ego romanesque semble fragile, d’abord, dans l’exercice qui lui est imposé, incroyablement forte ensuite dans les convictions qu’elle exprime. Il faut préciser que la seule foule qu’elle fréquente habituellement est celle des brebis et moutons. Cette bergère mène en effet plusieurs mois par an un troupeau de 400 à 500 têtes dans les pâturages non loin de Digne. Et quand elle ne s’occupe pas du troupeau, elle part dès l’automne travailler la vigne dans un petit château du Médoc où elle est ouvrier viticole. Ses états de service étonnent, mais ils ne sont rien au regard du bref résumé biographique que les éditions de l’Olivier proposent en quatrième de couverture du roman. La nécessité de partir lui fait quitter « Manosque-les-Plateaux, Manosque-les-Couteaux » comme le dit Lili, son double romanesque, qui ajoute : « Je ne veux plus mourir d’ennui, de bière, d’une balle perdue. » Durant l’échange qu’elle aura avec le public impressionné, elle précisera les choses : « je voulais ma liberté. La conquérir, entrer dans le combat pour l’obtenir. Ici, en France, il n’y a rien à conquérir. » Cela, elle le dit de sa voix fluette, mais on entend l’écho d’une rage, d’une urgence que la vie n’a pas atténuées.
On apprend donc quand sort le roman que son auteur a quitté la France très jeune. Qu’elle a travaillé dans une conserverie de poissons en Islande, dans des chantiers navals aux U.S.A, dans une ferme au Canada et qu’elle fut barmaid à Hong Kong. Il est d’ailleurs beaucoup question de bars et d’alcool dans Le Grand Marin. Mais nous sommes ici en Alaska, dans le port de Kodiak où débarque Lili et où Catherine Poulain a pêché la morue noire, le flétan et même le crabe durant dix ans. Le Grand Marin s’inspire donc de sa vie, elle le reconnaît, et plonge immédiatement le lecteur dans un univers sauvage et violent, abrupt et sans concession. Pour l’écrire, Catherine Poulain a repris ses carnets de notes qu’elle n’a cessé de remplir sa vie durant. Sa phrase est rapide, urgente, ne se satisfait que du présent de l’indicatif et jette aux oubliettes tout ce qui lui est superflu. Lili décide donc de partir pour l’Alaska, traverse en une phrase les États-Unis d’Est en Ouest, s’envole pour Kodiak où aussitôt elle se met en quête d’un bateau de pêche sur lequel embarquer. Elle le trouve, il s’appelle Rebel et cela lui va bien. On s’engage avec elle, on apprend avec elle les règles sauvages de la vie à bord, à tuer sauvagement le poisson, à tenir son regard haut et ses jambes au sol. On apprend les gestes sauvages qui permettront de survivre, les rapports humains aiguisés au plus nu, à retenir ses larmes et contenir sa souffrance, à se faire une place auprès d’hommes qui n’en ont pas assez pour eux. La vie est une tension permanente, l’urgence est sa seule conjugaison. Le lecteur contracte ses muscles, retient sa respiration, se retrouve sur un ring glissant où le sang des poissons colle aux cheveux, entre dans la bouche, où tuer un flétan s’apparente à un corps à corps, où les émotions sont des instincts vieux de cent siècles, où le combat devient la seule manière, enivrante, de vivre. Pour cela déjà, Le Grand Marin est une réussite.
Mais le livre va plus loin : l’entêtement de Lili à monter au front, son désir sans bornes de faire sa place parmi les hommes, sa rage à se confronter au plus violent de la vie finissent par dessiner l’éthique radicale de quelqu’un qui veut coûte que coûte rester debout. Et le pire écueil, pour la Française, ne sera ni le naufrage, ni l’empoisonnement dont elle faillira mourir : ce sera l’amour, celui qui fait dire aux hommes qu’ils voudraient, avec elle, avoir une maison, avoir des enfants. Lili serre les poings qui sont comme ceux d’un homme, Lili fuit le monde des « assis », elle avale cru le cœur du flétan qu’elle vient de tuer et elle porte en elle le souffle des hommes la nuit qui s’est transmis à sa phrase, plus ample alors, plus lyrique, plus vivante. Et l’on se dit alors que Catherine Poulain a trouvé dans la littérature une autre forme de vie sauvage. Pour notre salut.
T. G.

Le Grand Marin
de Catherine Poulain
L’Olivier, 372 pages, 19

Into the wild Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°171 , mars 2016.
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