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Égarés, oubliés Pallu pas lu

juillet 2018 | Le Matricule des Anges n°195 | par Éric Dussert

Ingénieur dans l’industrie automobile, Jean Pallu avait un rapport ambigu avec les prolétaires. Il sut décrire leur monde : l’usine.

Difficile d’imaginer un pseudonyme plus défavorable : l’ingénieur Petrus Jean Passeneau, né à Izieux dans la Loire le 22 septembre 1898, choisit au moment de publier ses écrits de se nommer Jean… Pallu. On ignore ce qui lui a pris. Jean Pas Lu… on n’entend rien d’autre et c’est étrange. Bref, s’il fallait une preuve que l’ingénieur est plus prévoyant que les autres, c’est raté.
Après avoir publié six romans partir de 1931, Pallu plia son bagage après 1936 et disparut des étals de la librairie. On entendit plus parler de lui. Panne d’inspiration ? Désintérêt de ses lecteurs ? Changement d’existence ? Nul n’en sait rien. Pallu avait pourtant bien démarré en publiant coup sur coup ses romans, tous chez Rieder, où Jean-Richard Bloch officie alors comme directeur de collection. Bloch était conseillé par Marcel Martinet, fameux lecteur et prosateur qui connaît bien l’impétrant. Martinet ne lui croyait d’ailleurs pas un grand talent : « Plus brave type, je le crains que costaud. » Mais dans une lettre provoquée par l’irruption d’un nouveau manuscrit, Martinet corrige : « ou je me trompe fort ou cet oiseau nous étonnera dans des sens d’ailleurs contradictoires. » Et ça, c’est tout Pallu.
L’air de rien, il commence par remporter avec Port d’escale le Prix Populiste lancé par Louis Lemonnier. La même année il publie les récits de L’Usine puis enchaîne rapidement Marées, J’ai failli boucler la boucle, La Créole du Central garage, suivi de Jouer le jeu et Les Novices. Pallu est un métronomique : pas d’année sans livre. Tous ne sont pas de la même qualité et l’on peut dire qu’au fil des années certaines pages rejoignent le banal de l’époque. Après le succès du primé Port d’escale puis celui de L’Usine, qui reçoit les hommages de tous les prolétariens qui se respectent, y compris Poulaille et Louis Guilloux, le seul sursaut d’audience de Pallu sera cette Créole du Central garage qui, pour rappeler certaines ambiances coloniales ensoleillées d’après-guerre avec filles girondes, touche manifestement une autre catégorie de lecteurs…
L’œuvre de Pallu gravite autour de deux thématiques principales : le monde de l’usine et celui de l’Amérique latine où il a vécu un peu. Il faut dire que son statut d’ingénieur lui vaut une carrière voyageuse : lieutenant d’artillerie pendant la Première Guerre mondiale, il trouve à s’employer à son retour dans l’industrie automobile lyonnaise. Puis il devient représentant des pneus Michelin (1928-1930), la maison de Bibendum l’envoie vendre ses produits en Argentine. Très rapidement, Passeneau-Pallu monte son « agence d’automobiles » à Marseille où il se trouve justement au moment de recevoir son prix. Dans les décennies qui suivent, il poursuit sa carrière chez Berliet (camions et utilitaires) à Lyon et s’efface définitivement le 4 mai 1975, à Lyon toujours.
Que reste-t-il de Pallu aujourd’hui, au-delà du souvenir de ce prix de 1932 ? Si l’on en croit les éditions la Thébaïde qui rééditent L’Usine, c’est ce roman qu’il faut lire. Pour être précis, c’est une succession de saynètes comme les aimait la trépidante entre-deux-guerres vouée aux exploits aéronautiques et aux progrès techniques renouvelés par la guerre. Dans les odeurs de métal chaud, Pallu voit l’usine, sent l’usine et sait en faire jaillir la « poésie barbare » (J.-L. Martinet). Ce qui lui convient, à Pallu, c’est la vie décrite dans sa pénible réalité, et plongée dans l’unanimiste opéra verhaerenien du « sons et lumières » (odeurs et températures comprises) qu’est une journée d’ouvrier. Au milieu des criailleries des aciers coupés, des bouffées de vapeur et des chocs sourds qui trépanent. Des accidents, bien sûr, on en compte, et Pallu excelle à s’en saisir, comme des difficultés et douleurs des corps qu’il propose avec la distance de la scène de genre et toujours un grand sens du réalisme.
Pourtant, au-delà de la réussite littéraire de ce livre, il reste une question que soulève ce paragraphe issu de la nouvelle « Le congrès » : « Ces réflexions, je les livre à ceux, qui, comme moi, n’aiment pas les ouvriers en dehors de leur travail car ils sont – neuf fois sur dix – des résignés, l’espèce que je méprise le plus au monde, sans idéal, sans désir d’évasion, sans hygiène morale – ne parlons pas de l’auteur – sans besoin d’une nourriture spirituelle, si grossière soit-elle ». À l’évidence, Pallu n’avait guère de conscience d’une classe – qui n’était pas la sienne, il faut le préciser. On peut dès lors s’interroger sur le choix de son motif. Pourquoi décrire, avec talent, la vie des ouvriers si l’on néglige leur cas ? Est-ce le naturaliste qui primait chez Pallu ? Et pourquoi tenir un peu plus loin ces autres propos ambivalents : « Si tu avais comme moi le mépris des spécialisés, des hommes d’une seule pièce, des ouvriers qui ne sont que des ouvriers, des écrivains qui ne sont qu’écrivains (…)  » (« Coup de tête »)…
Au-delà du malaise social qu’exprime son texte, il n’en reste pas moins que les descriptions du travail justifient largement la réédition de ce livre. On n’a plus tant de documents à notre disposition pour rappeler ces gestes répétés, ces installations d’atelier et ces blessures par feuilles d’acier qui faisaient la vie des anciens. Sans doute faut-il prendre L’Usine pour ce qu’elle est : le témoignage venu d’un temps enfui sur les usages d’autrefois, époque où l’Homme devait fabriquer lui-même la plupart des objets qui composaient son environnement… Le dernier roman de Jean Pallu annonçait un manuscrit en préparation qui se serait intitulé Hélas, ce temps n’est plus. Mais l’homme de lettres Jean Pallu n’est plus non plus. Il nous avait avertis dans « Contrastes » : « Vous attendiez une histoire, n’est-ce pas ? il n’y a pas d’histoire, pour mon compte du moins. »

Éric Dussert

L’Usine, de Jean Pallu, préface d’Emmanuel Bluteau, postface de
Jean-Luc Martinet, La Thébaïde, 206 pages, 18

Pallu pas lu Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°195 , juillet 2018.
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