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Poésie Sursaut de l’esprit

février 2019 | Le Matricule des Anges n°200 | par Thierry Guinhut

Emprisonné à Berlin pour acte de trahison contre le régime nazi, Albrecht Haushofer s’évade par la certitude de la poésie.

Sonnets de la prison de Moabit

Il y eut bien une résistance allemande au nazisme. Outre les milliers d’activistes arrêtés dès 1933, une seconde vague, touchant les plus hautes sphères, crut se débarrasser d’Hitler en l’assassinant le 20 juillet 1944. L’attentat fut manqué, ses responsables et complices traqués, incarcérés, exécutés. Albrecht Haushofer, né en 1903, professeur d’université, spécialiste de géopolitique, fonctionnaire sous le IIIe Reich, fut l’un d’eux. Son père, « aveuglé par le rêve du pouvoir », avait été un théoricien de l’espace vital, et lui-même n’était d’abord pas un opposant. Fusillé le 23 avril 1945 par les SS pour trahison, il avait été enfermé près d’un an dans la prison de la Gestapo à Berlin. Seul affreux bonheur de cette captivité, il nous a laissé ses Sonnets de la prison de Moabit, dont le manuscrit fut retrouvé dans le manteau de son cadavre exhumé, et pour la première fois intégralement traduit.
Albrecht Haushofer n’était pourtant guère poète. Mais cette expérience pour le moins traumatisante mûrit soudain son art. Ce sont quatre-vingts sonnets, ciselés sans préciosité, sans pathos excessif, qui, avec un sens du tragique profondément émouvant, ne se contentent pas du cas personnel du poète : il rayonne dans les directions opposées de la tyrannie et de la culture des civilisations. Ainsi « Livres brûlés » et « Alexandrie », rappelant les exactions d’un empereur chinois et celle d’un « grand commandant des forces d’Allah », sont-ils une façon discrète, et néanmoins efficace, de dénoncer la barbarie nazie et ses autodafés, empruntant un accent borgésien.
Entre murs et chaînes, où s’envole « le souffle d’une âme » ? Cette dernière ne tait pas sa culpabilité, sa compromission avec un régime abject, où « toute jeunesse est vouée à la mort  », n’évite pas l’examen moral : « J’ai longtemps triché avec ma conscience ». Ce qui débouche sur une résistance intérieure : « J’expie pour avoir tenté de les retenir ». Il convoque alors à la barre le souvenir d’autres prisonniers et persécutés aux dépens de leur liberté de pensée, comme les philosophes Socrate, Boèce et Thomas More.
Des moineaux, un moustique, « petite âme ailée », l’occupent. La nostalgie des montagnes natales le caresse. Mais « une armée de rats bruns » s’impose. Cependant, au-delà de la souffrance du corps du prisonnier et de l’horreur du tyran, l’esprit des chefs-d’œuvre de la civilisation perdure, en un bel idéalisme. Nourri par les Lumières de l’Aufklärung, les spiritualités du christianisme et du bouddhisme, Albrecht Haushofer vise en son recueil testamentaire l’épanouissement de l’homme et de l’art, y compris en dialoguant avec Bach et Beethoven.
Pourquoi Albrecht Haushofer a-t-il choisi la forme du sonnet ? Probablement parce qu’écrire en cette concision permit de trouver un ordre esthétique dans le sale chaos où il était fourré. Ordonner sa pensée dans le cadre de deux quatrains et de deux tercets, respectant la volta et la chute, parvient à statufier la mobilité de la pensée dans une œuvre d’art, qui espère dépasser la contingence, le temps et la mort. La preuve : l’auteur, ou plutôt ses restes, est à six pieds sous terre, son œuvre intense et mémorielle est entre nos mains, toujours là. Elle peut voisiner avec La Ballade de la geôle de Reading, méditée en prison par Oscar Wilde.
Cette édition bilingue d’une œuvre riche, fluide, et plus savante qu’il n’y paraît, permet de constater que les poèmes d’Haushofer sont en vers rimés. Si le traducteur préserve la forme du sonnet et des vers, il ne va pas jusqu’à inventer des rimes. L’exercice eut été périlleux. Lui-même poète, animé par une réelle sensibilité, Jean-Yves Masson parcourt une vaste gamme en son talent de traducteur : n’a-t-il pas traduit de l’anglais les poèmes de Yeats et de l’italien les Triomphes de Pétrarque ?

Thierry Guinhut

Sonnets de la prison de Moabit,
d’Albrecht Haushofer
Traduit de l’allemand par Jean-Yves
Masson, La Coopérative, 208 pages, 20

Sursaut de l’esprit Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°200 , février 2019.
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