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Poésie Poème pensé revenant de dos

janvier 2020 | Le Matricule des Anges n°209 | par Emmanuel Laugier

Époustouflant troisième livre en forme de journal, les poèmes du jour de Jacques Jouet sont des balises démocratiques, où chacun entre pour y dessiner sa propre alcôve, de légèreté en gravité.

Dos, pensée (poème), revenant

Dos, pensée (poème), revenant fait suite à Navet, linge, œil-de-vieux (1998) ainsi qu’à Du jour (2013). Le dénominateur commun de ces trois opus, rassemblant exactement 2290 pages, est celui de l’ordre du jour. Chaque poème est ainsi écrit au jour le jour, Navet… du 11 juillet 1993 au 31 mars 1996, Du jour rassemble sous sept façons d’écrire chaque jour le journal des journées du 1er juillet 1994 au 1er mars 2000. Dos, pensée (poème), revenant s’étend sur quatre années, du 6 mars 2000 au 6 mai 2004. Ce journal en poèmes, puisqu’écrire tous les jours définit l’exercice du journal, n’est que l’un des aspects de la pratique générale et quotidienne de l’écrivain Jacques Jouet (né en 1947), membre de l’Ouvroir de littérature potentielle depuis 1983, oulipien donc mais pas seulement, romancier, dramaturge, poète autant et plus, auteur d’essais et de traductions, inventeur de dispositifs et de formes tels que, pour n’en nommer que quelques-uns, le « poème bandit », le « sonnet mince », la « redonde », le « à supposer », etc.
Localisés (selon l’échelle monde, et parfois dans le métro, de Saint-Genis-Pouilly à Roubaix en passant par Turin), les 1460 poèmes ont un horizon commun, nommé dès le 9 mars : « La scène est une sorte d’icône/ à laquelle Paul Gauguin revient souvent, ainsi l’image est à suivre/ et ne cesse pas de suivre celui qui, un jour, y est entré./ C’est une image de la douleur/ mais il faut le savoir pour le voir/ de la douleur telle/ qu’elle est passée du côté de la paix de la douleur/ parfois difficile à lire  ». La gravure à laquelle Jacques Jouet fait référence, titrée Manao Tupapau (« L’esprit des morts veille ») date de 1894, elle est la version noir et blanc du tableau éponyme représentant sa compagne Téha’amana, nue et allongée sur le ventre. À gauche de ce nu de dos, face à ce qui est peint d’une attente, peut-être aussi d’une terreur œuvrant la solitude du sujet étendu, on distingue un fétiche noir cagoulé à l’œil clair effilé en amande : c’est le revenant du titre du livre de Jouet, l’esprit des morts. Celui-ci ne joue pas, il est là pour que Téha’amana pense à lui, lui adresse sa pensée, comme lui-même pense à elle : manao tupapau, elle pense au revenant comme le revenant pense à elle. La gravure présente la jeune femme de dos comme un haricot courbé, avec son revenant sombre en arrière-plan, et sans doute accentue-t-elle l’effet de douleur que Jacques Jouet explicite d’emblée le 9 mars comme son sujet, un sujet resté « difficile à lire » par le fait que simultanément s’y contemple une impression de quiétude à laquelle se superposent ou s’interposent, ou sur quoi glissent, le désir et le trouble de son objet. La gravure de Gauguin, à l’érotique diffus, innerve le livre entier, irrigue les sillons multiples de chaque poème. Référence explicite ou tacite, parfois enfouie, retrouvée, abandonnée, reprise, résurgente sur le mode métonymique, ou surgie du plus prosaïque, elle appelle toutes sortes de dos (nu ou couvert), si bien qu’il en devient le motif récurrent du livre. Ce tressage, entre la gravure et un nombre considérable de matériaux hétéroclites, Jouet l’interroge en revenant toujours au lien indivis qui travaille le désir et l’angoisse, l’appel vital de l’éros et l’horizon de la finitude par quoi il sera condamné, jusqu’à un certain nombre de pages hantées par la mort de l’année 2004.
Mais cette tension, qui se déploie comme un ressort dans ce livre-journal, procède autant du coq-à-l’âne que de logiques séquentielles. Toutes les variations de ce jour le jour appellent ainsi chance et pari d’écriture, si bien qu’elles peuvent apparaître sous la forme d’un « monostique paysager », du « poème adressé », s’organiser en distique, en sonnet ou en vers libre, etc. Car « il n’y a ni petit voyage ni petit poème/ il n’y a pas de petite journée  » (23 août 2000), aucune hiérarchie à établir entre chaque jour et chaque poème du jour. Il faut ainsi lire le jour comme le sien, lire le je écrit depuis la gravure de Gauguin comme une variable du nôtre, nous qui ne sommes qu’un commun produit du hasard et de décisions, aggravés et parfois légers, jusqu’au mot « fin » du dernier 6 mai.
Emmanuel Laugier

Dos, pensée (poème), revenant, de Jacques Jouet
P. O. L, 471 pages, 24,90

Poème pensé revenant de dos Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°209 , janvier 2020.
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