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Domaine français Acrobate du verbe

septembre 2020 | Le Matricule des Anges n°216 | par Richard Blin

Sous les auspices d’un roman aussi ubuesque que rabelaisien, Pierre Lafargue déploie une écriture en quête de ce qui, en elle, s’ignore encore.

La Grande Epaule portugaise

Avec Pierre Lafargue, cet irréductible qui conçoit l’écriture comme un rituel jubilatoire, la littérature va à l’inconnu, comme aimantée par les zones instables ou les territoires où il n’y a plus d’abri possible. On peut encore le vérifier avec son nouveau livre, La Grande Épaule portugaise.
Cette épaule est celle d’un titan qui passe le plus clair de son temps à relever les bords du monde avec son épaule droite, « grande comme le Portugal ». C’est qu’il doit sans cesse lutter contre « l’avachissement de la terre, si comparable à celui du style des bâtiments publics ou privés, pour ne rien dire de la production romanesque à douze balles dans la peau », et contre les agissements de sa fille, Marie-Alberte, qui n’aime rien tant que sauter à pieds joints sur les bords du monde pour qu’ils s’affaissent. Géante elle-même, elle adore en découdre avec ce qui fait obstacle, et arpente les continents avec, posée sur l’épaule, une chouette « de concours » qui dit des charades. « Charrue véritable », elle sillonne le monde en traînant derrière elle, « cousues à même une laisse toutes les bouches dont elle a eu à se plaindre ». Personnification de la liberté dénaturée et de l’acte gratuit – « Ça, non. Ça, non plus. Ça moins encore » –, elle va et impose sa loi. « Ce qu’elle dit déplaît. Ce qu’elle fait consterne. Ce qu’elle tue veut vivre. Ce qu’elle laisse vivre l’accable. »
Installer des situations extraordinaires, introduire de l’extravagant, de l’étrange, défamiliariser, dérouter, emporter le lecteur sur des chemins insoupçonnés pour mieux mettre en procès critique la réalité autant que l’ordre de la loi ou celui du désir, tels sont les leviers qu’utilise Pierre Lafargue pour ordonner ses explorations transversales du monde. Des expéditions qui progressent de points de paradoxe en points d’abîme, et qui sont une façon de poser un miroir grossissant sur notre monde, de prendre l’époque à revers, en jouant du potentiel corrosif de la littérature et du roman quand il se fait forme ouverte à tout ce qu’on peut imaginer. Mais à condition que la phrase ne soit pas molle.
Œuvrer la langue, déployer la phrase, les enchaîner de façon imprévisible, tout en gardant le souci de la forme et le sens de la souplesse et de la grâce. User d’une rythmique diversifiée, jouer de toutes les ressources de la rhétorique en ne manquant pas de s’en jouer aussi. Emprunter à tous les lexiques, des plus spécialisés aux plus contemporains, jongler avec les phrasés, passer du rude au moelleux, de l’ivresse à la sobriété, Pierre Lafargue sait tout faire. Maniant tous les registres – l’épique et l’oratoire, le trivial et le solennel, le didactique et le mélodramatique –, faisant de chaque description un spectacle, brassant des « matières assez joyeuses et burlesques », comme dit Rabelais dans le prologue de son Gargantua, il détourne, parodie, mêle les fastes de l’horreur et du baroque, élève l’humour noir en moteur de la création. Ce à quoi il ajoute un rapport incongru à l’Histoire et à toutes sortes de savoirs avec lesquels il joue en farcissant son texte d’un appareil critique de notes où il stigmatise, avec une infinie drôlerie, la fausse érudition et la pédanterie minutieuse des spécialistes.
Tout en torsion, détournement et logique du pas de côté, le texte avance en spirale autour d’un art de la dérision et d’un sens de l’ironie qui accuse, précipite faits et dits dans un jeu vertigineux de relations inattendues. Une façon de retrouver l’incroyable liberté de l’enfance à l’égard du réel, et d’en faire la source noire d’une poésie primitive, et de cette beauté moderne dont Baudelaire disait qu’une des caractéristiques était l’inattendu, la surprise, l’étonnement. Une beauté que Marie-Alberte va découvrir à travers le château D’Ancy. « La beauté d’Ancy contient toutes les autres », dira-t-elle comme pour justifier a posteriori le dégoût que lui inspire « un monde qui n’est pas Ancy dans chacune de ses parties ».
En restituant à la parole ses facultés d’invention, de satire et de fantaisie, en déployant le jeu libre et superbe du gigantisme et de la verve – derrière lesquels on devine un combat contre le nihilisme, le vide et le fragmentaire –, La Grande Épaule portugaise clame que l’accession à la beauté moderne ne peut se faire dans le calme, qu’elle est violence – ne serait-ce que par les inévitables jeux de domination qu’elle induit –, qu’elle ne peut donc être que convulsive tout en restant la raison d’être de toute création, et l’essence même du plaisir d’écrire.

Richard Blin

La Grande Épaule portugaise
Pierre Lafargue
Vagabonde, 272 pages, 17,50

Acrobate du verbe Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°216 , septembre 2020.
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