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Essais Un passant considérable

novembre 2021 | Le Matricule des Anges n°228 | par Richard Blin

En publiant son autobiographie, c’est la vie d’un maître du gai savoir et d’un nomade intellectuel que nous propose Kenneth White. Celle d’un éveilleur qui est un authentique éveillé.

Un grand existant, un homme qui n’a jamais fait les choses comme tout le monde, qui a toujours été dans l’en-dehors, qui vit sa vie comme une expérience « sans principe, sans modèle, sans but fixé à l’avance », voilà comment apparaît Kenneth White dans son autobiographie. Titrée Entre deux mondes – le matériel et l’intellectuel, l’existentiel et le conceptuel, le contemplatif et l’expressif –, elle veut surtout montrer qu’il est possible, depuis cet entre-deux, de gagner un en-dehors, un monde de géométrie primitive, un espace qui ouvre l’être à un territoire désencombré de signes et de culture. Un lieu où écouter le monde, où vivre en pleine géopoétique.
Tout a commencé, pour Kenneth White, en 1936, dans les Gorbals, le quartier le plus mal famé de Glasgow, puis s’est poursuivi à Fairlie, un petit village sur la côte ouest de l’Écosse, un territoire ouvert d’un côté sur la mer et de l’autre sur une des collines le séparant du reste du pays. « Je marchais toujours, longtemps et loin, parmi les collines, les champs et les bois, ainsi que sur les landes proches. » Une enfance et une adolescence de garçon sauvage passant son temps entre le rivage et l’arrière-pays tout en exerçant différents petits travaux comme ramasser des pommes de terre, livrer du lait, aider le boucher ou jouer le rôle de rabatteur lors des parties de chasse au lagopède, sur la lande. Période d’approfondissement de la perception des choses mais aussi temps des classes primaires puis des études secondaires, des premières lectures qui lui apporteront la conviction que l’être n’est pas limité à sa personne, pas lié à un contexte idéologique et social, mais qu’un immense domaine de possibilités s’étend devant lui. Thoreau lui donne l’exemple d’un homme suivant son chemin personnel et vivant une vie désencombrée, et, chez Whitman, c’est la route et la poésie du cosmos qu’il voit s’ouvrir.
Devenu étudiant, dans « l’enfer rouge et noir de Glasgow », il constate vite que le principe qui dirigeait ses études – un principe trouvé dans le Journal de Thoreau : « Nous entendons et appréhendons seulement ce que nous savons déjà à demi. Chacun se traque donc lui-même durant son existence, dans tout ce qu’il entend, lit, observe et découvre en voyage. » – n’est hélas pas celui de l’université. Inscrit en français, allemand, latin et philosophie, il partage son temps entre « l’université de la rue » et les lectures. En français, c’est Rimbaud et Céline, en allemand Alfred Döblin et Hermann Hesse, et en anglais John Cowper Powys, D.H. Lawrence, Joyce, John Synge et surtout Thomas de Quincey. « Des sensations cosmiques, voilà ce que je recherchais alors vaguement dans la littérature. » Quant à la philosophie, il en attendait une pensée vivante mais sans jamais l’obtenir. Jusqu’à ce qu’il découvre Nietzsche. « J’eus l’impression d’entrer dans une aurore de l’intellect et de l’existence. »
Ayant obtenu une bourse, il rejoint Munich, à 20 ans. Après avoir trouvé à se loger un temps chez une duchesse, il s’installe dans une baraque en bois, sur les bords de l’Isar. Une année d’initiation amoureuse, qu’il passera à beaucoup errer dans les rues et les ruelles de Munich, et à lire Nietzsche, Duns Scot, Kant, Husserl, Hölderlin, dans le contexte d’Être et temps de Heidegger. « L’être réel n’est pas l’être évident, il gît non seulement à l’état latent, non découvert dans le discours, mais réfugié dans le silence. » Ce qui l’intéresse chez Heidegger, c’est son désir de réorganiser la pensée, de refonder une pensée des débuts, et son sens des chemins qui ne mènent nulle part.
De retour à Glasgow – « avec l’impression d’avoir vécu l’intégralité de l’expérience allemande, depuis l’idéalisme jusqu’au nihilisme, et d’avoir jeté les bases d’une pensée à la fois philosophique et poétique hors normes. » –, il reprend ses investigations erratiques dans la ville, fait la connaissance de Marie-Claude, sa future épouse, avant de terminer brillamment son parcours universitaire avec le titre de meilleur étudiant, ce qui lui vaut une bourse de deux ans pour la destination de son choix. Plutôt qu’Oxford, Cambridge ou Berkeley, il choisit Paris et son poste de lecteur d’anglais à la Sorbonne. Alors qu’il aurait dû travailler à sa thèse, il préfère déambuler sans but dans Paris en prenant des notes. Elles deviendront Les Limbes incandescents, son livre sur Paris. Il se marie avec Marie-Claude, vit à Montparnasse puis à Meudon, voyage, tombe amoureux du Sud et d’une maison, en Ardèche, « un paradis en ruine » qu’ils achètent et dans laquelle ils séjourneront chaque été durant douze ans. Une sorte d’ermitage où le travail physique – la hache, la pioche, la faux – se combine à la vie de l’esprit, aux lectures et aux pérégrinations. « Ce qui s’élaborait là était ce que j’ai plus tard appelé “géopoétique”  ». Une époque qu’il évoquera dans les Lettres de Gourgounel, un livre très éloigné de la littérature traditionnelle, qu’il qualifiera de « document existentiel radical tendant à l’illumination et à l’extase ».
Devenu maître de conférences à Glasgow, il va créer le Jargon Group. Accroissement de la conscience, expansion de la connaissance, sentiment élargi de l’existence, il s’agit de dynamiser l’université par la marge. Un comportement qui dérange et qui, conjugué à son manque de sociabilité – « Je ne ressentais aucun besoin de convivialité » – va générer un climat assez délétère. Excédé, ne supportant plus la « médiocratie »« D’après la politique en vigueur, il fallait enregistrer un certain quota de candidats reçus, et il suffisait pour cela que l’étudiant connaisse à peu près l’orthographe et ne fasse pas trop de bourdes. » –, il décide de s’exiler, de venir vivre en France.

Des livres qui, ni roman ni simple récit de voyage, proposent une voie « hors de la dispersion, de la confusion, de l’opacité, vers la clarté et l’accomplissement ».
Installé à Pau où il a obtenu un poste d’enseignant, il va de nouveau militer pour une université vivante, autre qu’un « simple entrepôt de savoirs morts c’est-à-dire non vécus », en fondant le groupe Feuillage, un foyer d’énergie évoluant à contre-courant des programmes académiques. Une période pyrénéenne qui le verra se plonger dans des études géologiques et géographiques autant que dans l’expérience de la montagne, de la rencontre avec la matière brute, le vent, la lumière, l’espace, le vide. Et lorsqu’arrive Mai 68, il y participe sans illusion – « Au mieux, ce serait un moment d’éveil pour quelques-uns » –, ce qui ne l’empêchera pas d’être viré avant de retrouver un poste de lecteur à Paris-VII, puis de devenir titulaire – après une thèse sur Le Nomadisme intellectuel, et grâce au soutien de Jacques Chirac – d’une chaire de Poétique du XXe siècle. Parallèlement il crée l’Institut international de géopoétique, un organisme transdisciplinaire capable de tisser un réseau d’énergies, de désirs, de compétences, d’intelligences ayant pour but d’opérer une sorte de synthèse entre science, philosophie et poésie.
Un besoin d’expérience immédiate du monde, l’élaboration d’une pensée dansant entre les contraires, il s’agit toujours pour Kenneth White de refaire connaissance avec le monde, de lieu en lieu, en dépassant la séparation du sujet et de l’objet, de l’esprit et de la matière, pour aller vers la complexité du réel. En s’enfonçant hors des sentiers battus, en développant une esthétique existentielle qui passe par le voyage à travers les territoires de la pensée et la pérégrination physique. Ce qui l’amènera à explorer le continent mental qu’il nomme Eurasie : Europe, Amérique, Asie.
L’Amérique – son territoire, pas sa civilisation qu’il déteste –, il l’approchera par les extrêmes, le Grand Nord, le Labrador, la côte atlantique, La Route bleue, puis, tout au sud, par les Antilles et les Caraïbes. Ses tribulations en Asie, de Hong Kong à Macao en passant par Taiwan et Bangkok, c’est Le Visage du vent d’Est qui nous les conte. Enfin, Les Cygnes sauvages retrace son pèlerinage géopoétique, son « voyage-haïku » au Japon sur les traces de Bashô. Des livres qui, ni roman ni simple récit de voyage, proposent une voie « hors de la dispersion, de la confusion, de l’opacité, vers la clarté et l’accomplissement ».
En retraçant sa ligne de vie, en distillant une certaine manière de se conduire et d’être en chemin et en montrant combien sa vie n’aura été qu’une dialectique perpétuelle entre l’errance et la résidence, Kenneth White nous invite aussi à goûter la qualité de chaque heure, à croire à une poétique du monde visant à remarier culture et nature en développant le « sens de la Terre ».

Richard Blin

Entre deux mondes
Kenneth White
Traduit de l’anglais par Brice Matthieussent
Le Mot et le reste, 468 pages, 27 e

Un passant considérable Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°228 , novembre 2021.
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