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Intemporels Le temps des deuils

novembre 2021 | Le Matricule des Anges n°228 | par Didier Garcia

Dans Tous nos hiers, la romancière italienne Natalia Ginzburg (1916-1991) évoque des jeunesses sacrifiées, sur fond de fascisme et de guerre.

Ils s’appellent Anna, Giustino, Concettina, Ippolito, Giuma, Emmanuele, Amalia, Danilo… À cette liste, on pourrait ajouter les prénoms de celles et ceux qui n’apparaissent pas dans ce roman mais qui, comme eux, ont perdu leur adolescence dans la Seconde Guerre mondiale, en Italie et ailleurs, de la même manière que leurs propres parents avaient laissé la leur au cours du premier conflit mondial.
Dans ce roman qui se déroule du milieu des années 1930 à la fin de la guerre et qui a pour cadre l’Italie mussolinienne, nous allons suivre le destin de deux familles qui vivent en face l’une de l’autre, et qui appartiennent à la bourgeoisie piémontaise. Rapidement, nous voyons les plus âgés d’entre les jeunes gens rêver de renverser ceux qu’ils nomment « les ordures », autrement dit ceux qui étaient socialistes quelques années auparavant et qui sont désormais des fascistes. Le soir, avec des amis, ils dactylographient fiévreusement des discours politiques (imitant en cela l’un des deux pères, qui profitait d’écrire ses mémoires pour fustiger « les crapules » du présent). L’un des garçons est d’ailleurs arrêté et incarcéré aux Carceri Nuovi, la tristement célèbre prison turinoise dans laquelle les fascistes internaient les opposants au régime (le mari de l’autrice a lui-même été torturé à mort dans la prison de Regina Cœli à Rome en 1944).
Malgré l’évidence de la guerre, qui a la politesse d’encore se dérouler à distance des frontières italiennes, il y a les baisers que l’on se donne au cinéma, les étreintes que l’on s’autorise à la sauvette, dans les buissons qui bordent le fleuve, les peines de cœur, et les enfants qui menacent de grandir dans le ventre des filles. Et même si le conflit est en passe de gangrener toute l’Europe, les garçons et les filles doivent se débrouiller avec les questions existentielles propres à leur tranche d’âge (Concettina, par exemple, souffre de sa poitrine pas assez opulente, avant de constater qu’elle ressemble à celle de Greta Garbo). Mais c’est un quotidien bien plus sombre qui se prépare : avec le pacte passé entre l’Allemagne et la Russie, personne n’y comprend plus rien (c’est « une vraie pagaille »). Puis tout s’accélère : la Pologne est envahie par l’Allemagne, à qui l’Angleterre et la France déclarent la guerre. Une guerre qui devient une réalité de plus en plus proche, et qui s’invite bientôt dans leur vie, avec des juifs qui se cachent, et la dysenterie qui menace. Malgré soi, chacun pense à ces soldats allemands « qui éteignent leurs cigarettes sur le front des prisonniers ».
Pour ne pas envisager le futur qui les attend, certains se suicident, alors que d’autres se disent que la France a sa ligne Maginot pour tenir et se protéger… Pendant ce temps-là, le bébé que l’on redoutait a fini par grandir, et Anna, âgée d’à peine 16 ans, doit épouser Cenzo Rena, de trente-deux ans son aîné (« Elle espérait que la guerre viendrait la tuer, elle et le bébé secret que son ventre abritait ».). C’en est fini pour elle des rêves de révolution, de coups de feu et de fuite sur les toits…
Pour ceux qui ont su faire le dos rond dans une Italie « toute déglinguée » (quitte à s’être nourri exclusivement de queues de rutabagas), et patienter jusqu’à « la dégringolade de Mussolini  » (le Duce enfin pendu sur la place de Milan), la fin de la guerre apporte son lot de surprises : « On avait cru que tout était terminé, et voilà qu’on voyait encore de belles choses. » Mais rien n’est fini pour autant car ceux qui ont survécu vont avoir à penser à ceux qui sont morts, « à la guerre, aux souffrances, au vacarme, à la longue vie difficile » qu’ils vont devoir affronter.
Publié en 1952, Tous nos hiers est un roman écrit à chaud. À l’instar des événements tragiques qui en constituent la colonne vertébrale, il progresse lentement. C’est qu’il faut laisser le temps de mourir à ceux qui devaient quitter prématurément ces pages. Laisser à certains le temps de choisir leur camp. À d’autres de se trouver des valeurs à défendre et auxquelles arrimer leur vie. Et à tous le temps de s’adapter, tant il est difficile de troquer ses questions existentielles d’adolescent contre celles d’un adulte confronté à la guerre.
Cette lenteur donne souvent au lecteur l’impression d’étouffer. Et que toute cette histoire se déroule de nuit. Comme si Ginzburg avait le don de mettre le monde en sourdine et d’effacer tous les bruits. À moins que tout cela ne soit chuchoté, prononcé à mi-voix, sans le moindre pathos, mais sans le moindre espoir, car il faut bien reconnaître que cette paix retrouvée a des allures de gueule de bois.

Didier Garcia

Tous nos hiers,
Natalia Ginzburg
Traduit de l’italien par Nathalie Bauer,
Liana Levi, 344 pages, 12 e

Le temps des deuils Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°228 , novembre 2021.
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