Voilà, c’est dit dans l’étude statistique (« The Reality of Angels : Thirty Years of Domination ») que vient de publier la revue australienne International and Intersectional Studies on Phallus and Darkness : derrière son titre trompeur, le Matricule abriterait une rédaction majoritairement retranchée dans les ténèbres de sa génération genrée – « How these old caucasian hetero-ploucs could figure the modernity and empowerment of litterature ? » s’interroge Jenny Crackett, au terme de son perfide article. Alors, parce qu’on a plus de 50 ans, un visage pâle et une réputation de french lover, on ne pourrait plus se mêler de penser et d’écrire ! Permettez-nous d’en douter, et d’aller chercher un démenti dans la prose de Pascal Bruckner, qui confirme tout le bien-fondé de ses récentes interventions publiques (où il prônait la retraite à 70 ans).
Ce n’est pas que la thèse soutenue dans son dernier livre, Je souffre donc je suis, fasse a priori trembler les murs : règne de l’hypersensibilité et de la culture gnangnan, panthéon contemporain « d’accablés ou d’écrasés », bref cette religion de la victime que d’autres, de Philippe Muray à Bret Easton Ellis, ont déjà moquée. On pourrait aussi juger que notre essayiste chenu enfile les maximes (« L’obstacle qui décourage les uns galvanise les autres », « Comparaison est déraison », « Il n’est pas de nuit si noire où ne filtre un rai de lumière ») comme d’aucuns les quarts de Lexomil. Mais ce serait s’arrêter à la surface, méconnaître qu’il est, sous la blanche liquette, un Dirty Pascal, un Bruckner de la guerre qui sait encore nous électriser. Exemple 1 : « L’Europe a trop aimé la paix mais Israël aussi malgré sa réputation guerrière ». Exemple 2 : « Quand des Israéliens affrontent des Palestiniens, on évoque instantanément un “génocide” : rappelons que la population palestinienne a triplé en cinquante ans ». Le lecteur pourrait s’arrêter à certains bonheurs d’expression (ici réputation, là affrontent), mais il est plus largement envahi d’une vision bienheureuse, celle d’un homme de lettres qui, très démocratiquement, retrouve l’éternelle jeunesse des apéros : on lui a pris la tête toute la journée (« Partout, on voit des images d’enfants palestiniens en souffrance »), il peut enfin se poser, prendre un verre, couper court au délire – un génocide, mais t’as vu combien ils sont ?
La question démographique est donc réglée. Mais ça chouine de partout ! Et ça fait la grève (« La conjoncture est mauvaise ? Ingénions-nous pour qu’elle devienne pire encore »), et ça casse les vitrines (« Qu’est-ce qu’un émeutier ? Un consommateur pressé qui n’a pas le temps de passer à la caisse »), et ça s’assagit comme par hasard sous le soleil (« Dès le printemps, en mai, les arrêts de travail se raréfient, les trains roulent, l’essence coule à flots à la pompe »). Et notre jeunesse manifeste contre les retraites, quand celle d’Ukraine se bat pour sa liberté : on touche là au cœur du livre, à l’indignation d’un homme qui sait que, derrière les prétendues victimes de l’Histoire, se profilent ses vrais tyrans – j’ai nommé Poutine, c’est-à-dire « Poutine, vautré dans son fauteuil », c’est-à-dire le « Rambo moscovite », c’est-à-dire celui qui « n’est ni Pierre le Grand, ni Hitler, ni Staline, mais un produit de synthèse entre les trois ». À cet endroit, les esprits frileux jugeront que l’apéritif a un peu trop duré, qu’il est l’heure de rentrer, que Bernard-Henri va conduire : autant de prudences qui peuvent être balayées par cet esprit encore assez lucide pour analyser, au prisme de « la mentalité soviétique de soumission aux puissants », les rapports entre le président de la Fédération de Russie et son peuple : « Quoique de petite taille, l’ancien président de Géorgie, Mikheïl Saakachvili, l’appelait Lily Poutine, son autoritarisme fascine les faibles » (développement certes un peu obscur, mais par excès de densité : il n’est pas donné à n’importe qui de brocarder en même temps virilisme, faiblesse et petite taille, tout en plaçant Lily en milieu de la phrase).
Il est maintenant temps de faire sonner les trompettes. « Nous sommes en guerre et nous avons aujourd’hui besoin de pensées qui exaltent l’énergie, l’ardeur » conclut ce même auteur, qui avait su, en d’autres temps, déplorer que la France ne se joignît pas à l’armée de libération de l’Irak. Alors, « Allons-nous larmoyer sur l’époque ou faire face ? »
Nous allons faire face, mon commandant (les gars du Matricule).
Gilles Magniont
À la pointe Jeune et joli
mai 2024 | Le Matricule des Anges n°253
| par
Gilles Magniont
Jeune et joli
Par
Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°253
, mai 2024.
