Jim Harrison, féminin de nature
Parce qu’il était né dans le Midwest, il ne pensait pas pouvoir réaliser son rêve de devenir écrivain. Il le devint pourtant jusqu’à s’imposer comme une des voix les plus puissantes de l’Amérique. On a fait de lui l’inventeur du mouvement Nature writing, ce qui est beaucoup et trop peu. La nature, bien sûr, est omniprésente dans les livres de Jim Harrison comme dans sa vie, mais l’œuvre est porteuse d’un souffle immense qui vient de plus loin que des paysages du Michigan, de l’Arizona ou du Montana où il vécut. Quand elle le rencontre vers 2005 à Collioure où elle vit, Christine Campadieu le conduit sur la tombe d’Antonio Machado. Le poète espagnol avait écrit un poème pour Federico García Lorca le poète assassiné par les milices franquistes avant d’à son tour mourir d’épuisement après avoir fui l’Espagne fasciste. Jim Harrison et Christine Campadieu se rendront ensuite à Grenade pour rendre à leur tour un hommage émouvant à García Lorca. C’est que l’écrivain envisage de visiter les ultimes demeures de ses chers poètes pour en faire un livre. Les poètes, les Indiens : l’écriture vient aussi de là, de ces morts qui lui murmurent à l’oreille lorsqu’il dort dans ses cabanons d’écriture du Michigan ou de l’Arizona. Personne n’ira pourtant sur la tombe de l’auteur de Dalva : « La sépulture de Jim se trouve dans les divers lieux qu’il a aimés. Ses cendres, et celles de Linda (sa femme, ndlr), voguent aujourd’hui dans le lac Michigan, dans la Yellowstone River et dans le Sonoita Creek. Il n’y a pas de tombe physique, pas de pierre froide pour ce poète qui croyait dans les arbres, les montagnes et les oiseaux du ciel. » (Christine Campadieu, Le Sorcier et la luciole).
Ainsi la littérature et la vie se rejoignent dans la mort dans une sorte de cycle de l’eau élaboré par Jim Harrison dans un poème tiré de Théorie et pratique des rivières que cite Brice Matthieussent dans sa préface à Métamorphoses le Quarto qui vient de paraître : « J’ai décidé de ne plus rien/ décider, d’assumer le masque de l’eau,/ d’achever ma vie déguisé en ruisseau,/ en tourbillon, de rejoindre l’ample,/ et doux flot nocturne, d’absorber le ciel,/ d’avaler la chaleur et le froid, la lune/ et les étoiles, de m’avaler moi-même/ en un flot incessant ». Dans En marge, son livre de mémoires, Jim Harrison déborde largement de la chronologie autobiographique, « son flot incessant » est bien trop puissant pour être contenu par les berges d’une narration qui irait d’un point A (la rencontre de ses parents qui inaugure le récit) à un point Z, inconnu lorsqu’il achève le livre mais qui pourrait envisager la mort comme un immense estuaire : « je considère désormais les rivières comme (…) des lieux merveilleux où je me sens parfaitement en sécurité. (…) Ma vie aurait pu être différente, mais ça n’a pas été le cas. »
Jim Harrison naît le 11 décembre 1937 à Grayling dans le Michigan au nord de la péninsule inférieure : un pays de forêts peuplées d’ours noirs, de coyotes, de castors...

