Jim Harrison, féminin de nature
Brice Matthieussent est un témoin privilégié : comme Gérard Oberlé, il eut le bonheur de partager quelques copieux repas avec Jim Harrison. Comme Christine Campadieu, il lui rendit visite outre-Atlantique et l’accompagna de nombreuses fois dans ses tournées promotionnelles en France. De surcroît, il traduisit l’essentiel d’une œuvre majeure de la littérature américaine, mondiale. Une manière donc d’accompagner Big Jim en extérieur, comme en intérieur, pour reprendre un distinguo cher à l’auteur des Légendes d’automne.
Brice Matthieussent, quand et comment avez-vous rencontré Jim Harrison ?
J’ai lu Légendes d’automne dans les années 1970 et les trois novellas de ce livre ont été un choc : je n’imaginais pas qu’on puisse écrire avec cette puissance et cette… souplesse, cette fluidité, ce sens subtil de la tragédie ponctuée d’épisodes comiques. La deuxième nouvelle surtout, « L’homme qui renonça à son nom », m’a tout de suite plu à cause de son thème qui allait devenir récurrent dans l’œuvre de Harrison : la lutte pour se libérer d’entraves qui empêchent de vivre conformément à ses désirs, quitte à y sacrifier statut social, argent, mauvaises habitudes de vie et idées reçues. Ce programme m’évoquait les ambitions des écrivains de la Beat Generation – une filiation que Harrison ne désavouait pas, loin de là.
Ensuite, je travaillais régulièrement pour Christian Bourgois quand un manuscrit est arrivé d’Amérique : Sundog, roman publié de Jim Harrison. En 1987, Bourgois ne connaissait pas Harrison et il me faisait entièrement confiance pour tout ce qui touchait à la langue anglaise. Je l’ai donc facilement convaincu d’acheter les droits de Sundog, qui est devenu Faux soleil en français, en lui assurant que Harrison allait faire de grandes choses. L’année suivante, en 1988, c’est Dalva.
J’ai donc commencé à écrire à Jim en 86 ou 87 pour lui poser des questions de traduction sur Sundog. Internet n’existait pas, bien sûr. Je lui envoyais une lettre chez lui dans le Michigan, il me répondait trois semaines après et je recevais sa réponse cinq semaines après avoir posté ma lettre… Ses réponses étaient très chaleureuses, il semblait fier d’être de nouveau publié en France, il me parlait de ses voyages, de ses rencontres, m’invitait à lui rendre visite. Mais c’est à Paris que je l’ai rencontré pour la première fois, après la sortie française de Dalva. Ses connaissances de la langue française se résumaient à un champ lexical très précis, qu’il maîtrisait admirablement : la gastronomie, carte des vins comprise. Les menus de restaurant où nous allions déjeuner ou dîner n’avaient pas de secret pour lui – il a longtemps travaillé comme critique gastronomique pour plusieurs magazines américains, mais il a aussi été détective privé, terrassier, serveur, avant de devenir scénariste à Hollywood.
Peut-on parler d’une relation d’amitié entre vous ?
Harrison était pour moi « l’ami américain » : après la publication de...

