Si la fugue est une forme musicale qui fait du contrepoint un idéal de mélodie infinie, le mot désigne également une manière d’échapper à un environnement oppressant en fuyant à toutes jambes dès que l’occasion se présente. En s’échappant, par exemple, de certains lieux à tendance carcérale qui servaient en des temps pas si lointains à « redresser » une jeunesse ayant égaré le chemin de la vertu. Ainsi, comme son titre l’indique, Fugue opus 36, livre posthume d’Éric Rondepierre, aborde musicalement, à travers une série d’enchâssements thématiques, les implications d’un fait divers survenu en septembre 1936, lorsque 17 jeunes filles prirent la poudre d’escampette en espérant dire adieu à une « école ménagère » de la banlieue parisienne où elles ne semblaient guère trouver à s’épanouir.
Cet évènement en apparence anecdotique sert de révélateur pour un livre qui oscille du récit historique à la fiction, de l’essai à la divagation. Un objet inclassable qui confronte la morale d’une époque qui aimait à ériger « les murailles de ces maisons que la philanthropie des deux derniers siècles a pu appeler de “correction”, de “réforme”, de “relèvement”, “d’amélioration”, ou encore de “redressement” ». Car les mots « ne manquent pas pour désigner cet optimisme éducatif » qui vise à faire de jeunes filles en apparente perdition de bonnes ménagères, c’est-à-dire des femmes connaissant leur place et ne prétendant à nulle douteuse émancipation, qu’elle passe par la sexualité, la délinquance, le vagabondage ou la politique. La femme doit s’occuper de son ménage ou sinon gare. Il convient de ne pas secouer l’hypocrite cocotier de la morale.
L’école ménagère est une bonne œuvre née des « préoccupations » de sa directrice, la comédienne Marcelle Géniat, qui « connaissait bien “ses” filles », ne les considérant « pas méchantes, un peu rebelles parfois, un peu malades, un peu “perdues” ». Est « perdue », selon une définition fort pratique, toute fille que l’État se doit de surveiller et punir pour le bien de la société plutôt que celui de la fille en question. Pour cette dernière, quoi qu’il en soit, l’apprentissage des tâches ménagères dans l’école éponyme, où les pensionnaires « fabriquaient toute la journée des fleurs artificielles », où elles « cousaient, nettoyaient, repassaient sans relâche », apparaîtra comme un moindre mal, « une venelle qui s’écarte de la grande route de la correction », là où d’autres établissements tiennent de la prison pure et simple.
Au moment des faits, Marcelle, sur qui se centre la première partie du livre, jouait avec succès dans l’adaptation d’une pièce américaine qui arborait « les couleurs du scandale » et « offrait quelques affinités avec la vie réelle » de l’actrice et de l’institution qu’elle dirigeait en mettant en scène un amour lesbien contrarié et un personnage de jeune fille contestataire et perverse. Bref, ce qui au théâtre s’attaquait à une certaine tartuferie, semblait contredit dans la réalité par une école qui, malgré ses bonnes intentions, n’en restait pas moins dans des clous paternalisto-répressifs.
Cette contradiction nourrit le livre et ouvre la porte à ses deux autres parties. Rondepierre y convoque la figure de Breton et la quête émancipatrice du surréalisme en imaginant la survenue lors d’une des représentations de la pièce, afin d’en dénoncer de vive voix les apories, de quelques membres du mouvement. Puis le livre se penche sur une des fugueuses, adolescente en rupture d’ennui rural convertie en vagabonde parisienne, victime d’un système qui ne tolère pas les débordements et refuse de voir la poutre qui lui encombre l’œil.
Guillaume Contré
Fugue opus 36, d’Éric Rondepierre
Marest, 100 pages, 14 €
Domaine français L’art de fuguer
mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261
| par
Guillaume Contré
Dans un texte bref et sensible, Éric Rondepierre part d’un épisode historique mineur pour interroger la notion de « redressement ».
Un livre
L’art de fuguer
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°261
, mars 2025.

