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Intemporels Cauchemar dans les rapides

mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261 | par Didier Garcia

Avec Délivrance, le romancier américain James Dickey (1923-1997) réussit un tour de force : réaliser un huis clos en pleine nature.

Pour échapper à leur vie monotone, quatre trentenaires décident de s’offrir une virée en canoë et de descendre une portion de la Cahulawassee, rivière imaginaire située dans le nord de la Géorgie (donc non loin des Appalaches) condamnée à disparaître sous un lac artificiel après la construction d’un barrage. L’idée d’« aller voir ça avant que les promoteurs mettent la main dessus » est à mettre au crédit du plus aventureux des quatre, et le seul à être taillé pour ce genre d’aventure : Lewis, touche-à-tout que rien n’arrête, sportif, expert en tir à l’arc (auquel il a d’ailleurs initié Ed, le narrateur). Plutôt réticents et peu rassurés à l’idée de s’engager sur une rivière dont ils ne connaissent pas le cours, les deux autres finissent par accepter de relever le défi (Drew est un bon père de famille, tandis que Bobby est célibataire – ce dernier propose à son ami de la jouer « façon survie postatomique »).
Lorsque la décision est entérinée, James Dickey laisse le lecteur suivre les préparatifs : on voit Drew choisir d’emporter sa guitare, et Ed se décider à prendre son arc et ses flèches. Très vite on en vient à se dire que cette expédition pourrait mal finir. Une intuition que plusieurs éléments confirment malgré eux : les paroles rassurantes de Lewis à sa femme pour commencer (« si je pensais qu’il y avait le moindre danger, je n’irais pas »). Ensuite les préparatifs qui traînent en longueur : il faut attendre la page 77 pour apercevoir la rivière, la page 79 pour que les deux embarcations soient enfin à l’eau, et la page 89 pour le premier bivouac (juste après des rapides plutôt gentils), au cours duquel Drew joue de la guitare et une chouette s’installe sur la tente du narrateur (comme un oiseau de mauvais augure). Le calme (avant la tempête ?) est tel qu’on guette d’autres signes annonciateurs et l’on se demande à quel moment cette belle mécanique va bien pouvoir se gripper (à supposer qu’elle se grippe).
Une quarantaine de pages plus loin (après des épisodes que nous passerons sous silence pour ne pas priver le lecteur de ce qui fait la saveur de ce roman : l’effet de surprise), Lewis a une jambe cassée (il se trouve dans une sorte d’état comateux, incapable du moindre geste), Drew s’est pris une balle dans la tête alors qu’il pagayait à l’avant, et l’un des deux canoës s’est brisé contre les rochers. À partir de la page 163, leur aventure devient de « la survie pure », mais sans le secours de celui qui les a fait s’engager dans cette odyssée.
Les événements font basculer les trois rescapés dans une autre dimension : pour Ed et Bobby, il s’agit de s’adapter au plus vite à cette nouvelle donne, c’est-à-dire devenir un autre aussi rapidement que possible. Mais c’est surtout pour Ed que la situation devient compliquée, puisqu’il est le seul à pouvoir reprendre en main cette équipée et les faire arriver à bon port. Au fil du courant, il va donc devoir devenir une sorte de Lewis bis (donc un guerrier à sa manière), et se comporter dans cette histoire comme s’il avait vécu cela tous les jours, le cours de la rivière le révélant toujours plus à lui-même.
Nous allons ainsi le voir prendre des risques qu’il n’aurait jamais imaginé devoir prendre un jour, comme escalader une falaise en pleine nuit (improbable, la scène s’étire d’ailleurs sur une quinzaine de pages), devoir improviser dans des moments critiques (où il est simplement question de vie ou de mort), et retrouver en lui la part de bestialité qui est peut-être enfouie en tout homme. Pour lui, la suite de la descente devient une véritable initiation, une expérience aussi physique qu’intérieure.
Sorti en 1970, prix Médicis étranger en 1971 et adapté l’année suivante au cinéma par John Boorman (il sera nominé pour l’Oscar du meilleur film en 1973), Délivrance est d’abord un roman sacrément bien ficelé, jusque dans son ossature, puisque constitué de cinq chapitres qui en font un récit parfaitement linéaire, avec un « Avant » et un « Après », qui entourent les trois journées de l’expédition. Cette équipée virile qui tourne mal tient en haleine grâce à son savant dosage d’action, d’aventure (l’arc y remplace les traditionnels fusils et revolvers), de frissons, de sensations fortes, pour les protagonistes aussi bien que pour le lecteur, et grâce à un suspense qui ne faiblit jamais jusqu’à la dernière page. Au-delà de ce seul intérêt narratif, qui à lui seul vaut largement la lecture, Délivrance rappelle que la vie est d’abord une lutte contre soi-même et que ce sont les circonstances qui nous font devenir ce que nous sommes.

Didier Garcia

Délivrance, de James Dickey
Traduit de l’américain par Jacques Mailhos, Gallmeister, « Totem », 288 pages, 11

Cauchemar dans les rapides Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°261 , mars 2025.
LMDA PDF n°261
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LMDA papier n°261
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