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Domaine étranger Modeste, l’eau des fleurs…

mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261 | par Dominique Aussenac

inédit, Le Jardin sur la mer de la Catalane Mercè Rodoreda (1908-1983) révèle une pépite lumineuse, tendre et mélancolique, sertissant un drame.

Le Jardin sur la mer

Sur les photos, ses cheveux attirent le regard. Ils sont coton, soies. Certainement teints. Et puis ses yeux sombres et perçants. Quant à ses textes, une vingtaine de romans, de recueils de nouvelles, de contes et six pièces de théâtre, ils lui ressemblent, intimes, fleuris, graves, tout pleins de vie(s). Ils sécrètent une mélancolie douce-amère comme un parfum délicieusement désuet, très prégnant.
Celle que l’on présente comme la grande dame des Lettres catalanes, d’une manière un peu pompeuse – tant ses romans surlignent l’humilité, les gens de peu, la vie des choses – ou trop réductrice, vu son universel talent, est née à Barcelone en 1908. Pour cette couturière de formation, écrire en catalan fut une manière d’honorer une culture, un pays, une ville qu’elle dut quitter du fait de son engagement républicain. Elle vécut un double exil, une double guerre, après celle civile, la seconde mit l’Europe à feu et à sang. Elle résida à Paris, puis Genève où elle écrivit ses plus beaux textes. La Place du Diamant, ouvrage le plus lu, le plus traduit, publié en 1962, porte un regard féministe sur la vie quotidienne d’une femme simple, naïve dans la Barcelone troublée par la guerre et la dictature.
L’unique personnage principal, héros masculin de ses romans, est l’horticulteur du Jardin sur la mer. Cet homme du peuple a connu la douleur avec le décès prématuré de son épouse. Il s’occupe du parc d’une maison de maître, villégiature du bord de mer près de la capitale catalane. Il y vit à l’année dans une maisonnette au milieu des plantes, des fleurs. Il a connu des générations de propriétaires, aussi un drame. À la fin de sa vie, il se raconte. Cet homme simple, discret, d’une grande sensibilité et intelligence de cœur, ému par les fleurs et les âmes qui volettent, s’avère liant intercommunautaire, confident des douleurs, des joies des plus oisifs et fortunés, ainsi que des autres domestiques. Une sorte d’Hermès psychopompe, intermédiaire entre la nature et les humains, les vivants et les morts.
Voici qu’un nouveau voisin fait construire, en vis-à-vis, une villa encore plus somptueuse, avec écurie, étalons, pour sa fille qui vient de se marier. Ce n’est pourtant ni une coïncidence, ni un hasard si le nouvel époux vécut un grand amour de jeunesse avec la femme mariée de la maison d’en face. S’ensuivent fêtes mondaines et rapprochements qui engendreront un drame. « Nous sommes entrés regarder les croix. Il a voulu les voir toutes et moi je suis sorti et je me suis assis sur le banc, parce que je n’aime pas trop les cimetières. Quand il est sorti, il m’a dit que c’était un cimetière avec une très belle vue. Avec la mer devant. Et plein de lézards, de fourmis. »
Mercè Rodoreda écrit comme on brode, comme on change l’eau des fleurs, avec de petits gestes retenus, attentionnés, dans le silence, les ombres et la lumière. Elle écrit aussi à la manière d’un peintre, d’un aquarelliste qui privilégie les non-dits, les silences, suscite les visions. En fait, organise un rêve, met en scène, fait tournoyer les fantômes du souvenir de ces années 1920 futiles pour certains, leur puissance, leur jouissance, mais aussi leurs chagrins et ceci avant le grand chaos du coup d’État franquiste. On est ici à la fois chez Scott Fitzgerald et chez Joyce, ses Gens de Dublin. Mais avant tout en Catalogne, ses parfums, ses vents, ses crépuscules, sa mer. « Quand il n’obtenait pas les couleurs qu’il voulait : celles qu’il mélangeait je veux dire. Et il me disait : “Il est plus difficile de peindre cette bête bleue que de s’occuper des fleurs.” Et je lui répondais : “Oui, vous avez raison. Les fleurs poussent toutes seules. C’est peut-être pour ça qu’on a aussi peu de mérite à être jardinier…” Je lui disais ça pour lui faire plaisir et alors il m’expliquait que lorsqu’il aurait peint la mer sous tous les aspects que peut prendre la mer il me peindrait, moi, assis au soleil. »
Le jardinier voit les années, les saisons, les passions défiler comme les strates de terreau, d’engrais qu’il rajoute à ses cultures. Palimpsestes, elles s’accumulent les unes sur les autres, recouvrant un Éden qui peu à peu disparaît comme le souvenir du pays pour Rodoreda en exil en Suisse. Pourtant, il ne se noie pas. Il est dans la vie. Il est noyau de vie, rocher auquel ceux qui n’ont pas le temps, qui n’ont plus le temps s’accrochent. Tel le nouveau marié qui trouve en lui, une sorte d’asile, une présence. Mais cela ne suffira pas. La Catalane dont on prétend que la vie est un roman, ne juge pas, donne simplement à entrevoir, à ressentir le parfum des choses, des êtres et des fleurs. On a grande envie d’être son jardinier.

Dominique Aussenac

Le Jardin sur la mer, de Mercè Rodoreda
Traduit du catalan par Edmond Raillard, Zulma, 256 pages, 21,50

Modeste, l’eau des fleurs… Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°261 , mars 2025.
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