Considérée comme la paire de Mademoiselle Scudéry et de Madame de La Fayette, Madame de Villedieu n’a certes pas leur notoriété. Elle eut pourtant de son vivant une production plus que conséquente, de très nombreux succès, et une vie aventureuse qui ferait aisément passer Colette pour une garde-barrière.
Engagée dans son art, elle eut l’heur de plaire et de fréquenter ce que son siècle – un Grand Siècle dit-on – possédait de plumes émérites. De La Fontaine à Molière en passant par Tallemant des Réaux, ils sont nombreux à l’avoir côtoyée et à en avoir parlé, puisqu’elle était sujet de conversation. Sa vie sentimentale, en particulier, excitait la curiosité au point que sa correspondance amoureuse fut publiée, peut-être sans son consentement… Tel était le souvenir de sa « badinerie » – une attitude qu’elle revendiquait comme Jean de La Fontaine ou Marivaux – que trois siècles et demi plus tard, dans ses poèmes consacrés aux Muses françaises, la poète et comédienne Rosemonde Gérard (1866-1953), bourgeoisement empesée il est vrai, brode dur à son sujet : « Fillette fantasque et peu sage,/ Délaissant un brave cousin,/ Elle quitte un soir son village/ Pour suivre des comédiens./ A Paris, elle n’attend guère/ Pour trouver un brillant mari ;/ Mais ce mari part à la guerre,/ (…)/ Elle se jette dans l’étude/ Mais, rimant le jour et la nuit,/ De solitude en solitude,/ Elle est presque morte d’ennui !/ Hélas ! de la lointaine guerre,/ Son mari ne revint jamais…/ Trop seule, elle ne sait que faire,/ Et ne sait plus ce qu’elle fait./ Parmi d’étranges aventures,/ S’aventure son cœur si doux ;/ Elle loge dans des masures/ Qui n’ont ni vitres ni verrous ;/ Elle rencontre, sur des routes,/ Des séducteurs et des voleurs…/ Enfin, de déroute en déroute,/ Elle est presque morte de peur !/ Alors, pâle de repentance,/ Vers son village elle revint,/ Et, comme dans une romance,/ Elle retrouve son cousin./ On se marie… et on espère/ Vivre enfin quelques jours plus doux/ Mais, hélas, la vie est trop chère :/ Un seul poulet coûte deux sous ;/ Le soir, sous la pauvre lumière,/ Elle rimaille encore…/ Enfin, traînant de misère en misère,/ Elle est vraiment morte de faim ! »
La vérité est que le roi lui avait fait une pension de six cents livres pour ses pièces de théâtre, mises en musique par Lulli s’il vous plaît. Sa fin, apparemment paisible, eut lieu vraiment le 20 octobre 1683 dans le manoir de Clinchemore à Saint-Rémy-du-Val. Née vers 1640 à Alençon, Marie-Catherine-Hortense Desjardins (ou Des Jardins) était issue d’une petite noblesse terrienne et se trouva tôt, grâce à la séparation de ses parents, tout à fait autonome. Bientôt, elle eut des amants et l’on retrouve dans ses Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière (Chez Claude Barbin, 1672-1674, 2 vol.) quelques complications de la vie d’une amoureuse assurément libre. Peste soit des amoureux qui collent aux basques, pourrait être la morale de son récit.
Au-delà de ses nombreux rebondissements sentimentaux (et autres : duels, travestissements, fuites, séjours en couvent, etc.), ce livre tout juste réédité doit est considéré comme l’une des étapes importantes de notre histoire littéraire au vu de ses conséquences. S’il n’est pas le premier best-seller français, qui n’est autre que Les Lettres d’une Péruvienne (1747) de Françoise de Graffigny, l’ouvrage constitue un cas dans les lettres françaises puisqu’il s’agit d’un premier « roman-mémoires », un genre qui va faire florès, au point d’envahir les bibliographies…
Acharnée à son art, elle aura laissé dans un Recueil de Portraits et Eloges dédiés à S.A.R. Mademoiselle (Charles de Sercy et Claude Barbin, 1659) son autoportrait qui vaut défense : « La passion dominante de mon sexe ne me touche point. J’aime mieux la chasse que la cour, et je ne retire du plaisir du bal, de la promenade et des festins que ce qu’il en faut pour remercier obligeamment et sans contrainte ceux qui me donnent ce divertissement, mais non pas assez pour m’empêcher de les quitter sans peine. J’aime fort Paris et passe pourtant assez bien mon temps seule à la campagne pour y demeurer toute ma vie sans chagrin. J’ai une compassion si grande pour les malheureux que bien souvent la pitié qu’ils me causent me met de leur nombre. »
L’anecdote qui aura le mieux servi Madame de Villedieu est celle qui fut colportée après son départ précipité à la recherche de son amant de cœur, le capitaine de Villedieu, dont elle aura pris sans droit le nom, après qu’il l’a délaissée. Réclamant trente pistoles d’avance à Molière (elle a aussi écrit, pour mémoire, La Farce des précieuses, 1659) pour la pièce qu’elle lui avait confectionnée, Le Favori, elle fonça sur Avignon pour reconquérir son amant. Peut-être est-ce pour cette raison que Voltaire lui a consacré près de tout un chapitre de son Siècle de Louis XIV…
Éric Dussert
Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière,
de Madame de Villedieu, édition de Sophie Houdard et Erik Leborgne, GF Flammarion, 411 pages, 12,50 €
Égarés, oubliés Travailleuse et badine
mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261
| par
Éric Dussert
Au prix d’un grand labeur, Madame de Villedieu fut pensionnée par le roi. Une carrière éblouissante, des amants, une collaboration avec Molière et… l’invention d’un genre.
Un auteur
Travailleuse et badine
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°261
, mars 2025.
