Nous voici embarqués pour les grandes forêts du Nouveau Monde, autour de la colonie anglaise de Jamestown, en 1610. « La lune s’était cachée derrière les nuages. Le vent cinglait la neige glacée en diagonale. À travers une fente de la haute palissade noire, trop fine, semblait-il, pour laisser passer une personne, la jeune fille se faufila jusqu’aux vastes, jusqu’aux terribles terres sauvages. » La fille fuit, à toutes jambes, une mort certaine. Elle n’est rien, qu’une servante pas même nommée à partir de laquelle Lauren Groff ranime un monde sauvage et interroge la nature humaine confrontée au mystère, une spiritualité encadrée par le dogme qui soudain s’émancipe. Les Terres indomptées est l’histoire d’une fuite, qui pose les questions de la survie, de la solitude, de la foi. Au-delà, c’est une fable politique, qui sous couvert de sauvagerie, questionne la place et le statut de la femme, le libre-arbitre, le fait religieux, le politique. La fille seule, exclue du monde des hommes, livrée à elle-même et à ses seules capacités pour survivre, aller de l’avant, incarne un élan à l’opposé de tout ce qu’elle connaît, de tout ce qu’elle vécut et qui a toujours structuré son univers : une part de liberté vacillante, la conquête d’un monde autrement que par la seule force brute des armes ou des idéologies ; quelque chose de plus subtil, qui s’inscrirait dans le respect de la nature, de l’autre, quitte à s’y oublier soi-même.
Lauren Groff, Les Terres indomptées est une fiction historique, tout comme Matrix (L’Olivier, 2023), mais les deux textes peuvent être lus d’une manière très contemporaine. En quoi ce décalage temporel est source d’affranchissement ?
J’aime les fictions historiques. Comme le dit mon ami Hernán Diaz, il n’existe pas de fiction ahistorique : tout roman parle de l’époque à laquelle il est écrit, même si l’auteur n’en prend pas véritablement conscience, et même si l’histoire se déroule des centaines d’années avant ou après le moment présent. La fiction historique, pour moi, est une manière de marier deux voix, deux souffles : c’est une libération parce qu’on ne s’y sent pas enfermé dans les vraisemblances contemporaines, mais on peut quand même y parler des urgences du temps présent.
À quelles urgences pensez-vous plus spécifiquement ?
Eh bien, le dérèglement climatique, les océans qui ne seraient pas les puits de carbone qu’on pensait, la disparition des abeilles, de la calotte polaire…, la multiplication des incendies et des tempêtes meurtrières, la raréfaction des ressources, l’accumulation par les très riches de toujours plus de richesses, l’insécurité nucléaire, l’augmentation de la pauvreté, le futur incroyablement fragile que nous allons laisser à nos enfants… tout ça m’empêche souvent de dormir. Et je pourrais continuer comme ça encore et encore, je le fais souvent, mais je m’arrête là pour aujourd’hui, tant cela me déprime.
Matrix mettait en scène la poète Marie de...
Entretiens « Avec la littérature, j’ai cessé d’avoir peur des gens »
mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261
| par
Julie Coutu
Avec Les Terres indomptées, l’Américaine Lauren Groff poursuit un triptyque entamé avec Matrix et appelé à couvrir plus de mille ans d’histoire, du Moyen Âge à nos jours. Une fable politique et écologique.
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