Il nous semble reconnaître ce rivage où les destins basculent : la mer, la plage, et puis le néant, l’horreur. Il nous semble avoir déjà été brûlés aux rayons de ce soleil qui abrutit la conscience. L’atmosphère de L’Étranger plane ici : l’interrogatoire d’une mère, qui après avoir loué une chambre d’hôtel, abandonne son enfant sur la plage, et s’en retourne chez elle. Elle n’a pas voulu être mère, comme Meursault n’a pas voulu être le fils. Elle aussi n’a sa place nulle part, ni au milieu du parc pour enfants, ni ici, à La-Plage. Ceux qui l’interrogent cherchent la vérité sur le geste, sur la mort de Matthieu : comment une mère peut-elle préméditer d’abandonner là son nourrisson, en s’étant renseignée sur le mouvement des marées ? Son enfance à elle ? Violente. Mais comment est venu le mal qui trouble « la pâle surface des choses, la mince pellicule de raison et de décence dont nous nous revêtons (…). » Elle, elle questionne les préjugés : « Je sais que les femmes qui tuent leur enfant font horreur. On les regarde avec effroi, les yeux remplis d’épouvante et de mépris. Bien plus sévèrement que les hommes qui, à la guerre, tuent les enfants des autres. Les femmes n’ont pas le droit de se placer du côté de la mort. » Elle interroge les présupposés : pourquoi, dit-elle, célébrer la maternité, alors que la vie représente tant de souffrances. L’avoir tué ne fait pas d’elle une sorcière, c’est lui, Matthieu, qui à force de pleurs incessants, l’avait ensorcelée. Elle dépèce, décortique l’acte contre-nature : ne l’a-t-elle pas sauvé « des tourments du monde ».
La mer, qui traverse l’œuvre de Matthieu Gounelle, poète et chercheur, spécialiste de météorites – et qui donne son prénom à l’enfant –, est au premier plan de ce récit, qui revient sur un terrible fait divers survenu en 2016. Immense, dérangeante, elle attendait la mère et l’enfant, comme le dieu, l’offrande. « La mer et ses vagues. Ses monts incorrigibles. Sa colère hésitante. Elle m’attendait. Depuis longtemps elle m’attendait. »
Virginie Mailles Viard
Arléa, 102 pages, 17 €
Domaine français Toujours l’aimer de Matthieu Gounelle
mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261
| par
Virginie Mailles Viard
Un livre
Toujours l’aimer de Matthieu Gounelle
Par
Virginie Mailles Viard
Le Matricule des Anges n°261
, mars 2025.
