C’est un voyage aux sources de ce qui allait faire de lui un dessinateur, un plasticien, un théoricien et un écrivain que nous propose Philippe Comar dans Un cri derrière la porte. S’il évoque, pour commencer, ce qui aujourd’hui encore le plonge dans une terreur irrationnelle – un cri, la nuit, provenant de la rue –, c’est pour revenir à l’origine de ce trauma, lorsqu’à 5 ou 6 ans, rien ne l’effrayait plus que les cris d’un homme qui vivait avec sa mère à l’étage inférieur au sien. Quand il apprit que ces cris, signant et signalant une présence aussi invisible que certaine, étaient ceux d’un « fou » qui était aussi artiste peintre, son trouble et son angoisse redoublèrent car il rêvait de faire de la peinture. « Parfois, quand mes parents n’étaient pas là, je me mettais à crier le plus fort possible, juste pour voir si j’avais quelque aptitude dans le métier d’artiste. » Des cris dont il se mit à trouver des échos – Le Cri de Munch, l’autoportrait de Van Gogh à l’oreille bandée ou Le Bœuf écorché de Rembrandt – parmi les œuvres reproduites dans un ouvrage, Mon premier livre d’art, que lui avaient offert ses parents.
Agissant comme des éléments déclencheurs de résonances, cette porte toujours close et ces cris vont appeler d’autres souvenirs ayant chacun un lien avec la façon dont ces motifs n’ont cessé de résonner dans sa propre histoire. Face à une porte close ne pouvait naître que l’attente d’une révélation. « Je voudrais crever la surface, faire de cet écran opaque une porte ouverte sur l’au-delà, de la même manière que la perspective en peinture fait de l’écran opaque du tableau la vitre transparente d’une fenêtre ouverte sur le monde. » (Le premier livre publié de Philippe Comar sera consacré à l’histoire de la perspective.)
Du cri, qui est ce par quoi les forces invisibles sont rendues visibles, à la porte symbolisant la frontière entre le dedans et le dehors, le connu et l’inconnu, c’est tout ce qui lie le plaisir de voir et le désir de savoir qui prend corps, et va s’incarner dans d’autres souvenirs comme ceux où, enfant, il assistait – « calotté, masqué et ensaché dans un sarrau blanc tenu par un chapelet d’épingles de nourrice », et installé « sur un escabeau nickelé » – aux opérations que pratiquait son grand-père maternel. Assister à l’ouverture d’un corps, voir l’incision ouvrir une voie à l’œil, figurent parmi ses plus heureux souvenirs d’enfance, et sont au fondement de sa passion pour l’anatomie.
Cherchant à cerner de toujours plus près la source de ses curiosités intellectuelles et sensibles, Philippe Comar évoque aussi le rôle qu’y auront joué la mort de son frère aîné à la suite d’une opération visant à corriger son strabisme, les planches anatomiques de Gautier d’Agoty où « le dedans et le dehors communiquent ouvertement pour le plus grand trouble de l’œil, mais aussi pour sa plus grande excitation », ou encore les rapports entre la liturgie et la chirurgie. Des réalités vécues qui ont façonné son idée de la beauté, la liant à la découverte et au dévoilement – « Il faut qu’il y ait, d’une manière ou d’une autre, apparition ou révélation pour que je ressente une émotion esthétique. » – comme à la nécessité de présenter quelque chose de cru, « impudique, violent. Quelque chose qui n’est pas loin de l’effroi » Ce qui nous ramène au cri et à la porte qui, parce que fermée, aura imposé à l’imagination de prendre un autre chemin pour accéder à ce qui est caché. Un caché que traque le dessin tel que le pratique Comar, et qui vise à montrer le dissimulé, à le faire entrer dans l’ordre du visible.
Richard Blin
Un cri derrière la porte, de Philippe Comar, monotypes d’Édith Dufaux,
Fata Morgana, 48 pages, 14 €
Domaine français Ce qui dure de l’éphémère
mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261
| par
Richard Blin
À travers la reviviscence de scènes de son enfance, Philippe Comar s’attache à la façon dont elles ont façonné l’artiste qu’il est devenu.
Un livre
Ce qui dure de l’éphémère
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°261
, mars 2025.
