Plusieurs voix et parcours de vie, plus ou moins réussis ou fracassés, racontent par fragments un autre parcours dont les leurs ne sont que le contrepoint ou l’antithèse : le destin certainement fracassé d’un écrivain miraculeux ou dérisoire, un de ces spécialistes en autodestruction qui font le beurre du romanesque. Un personnage qui se voudrait grand et n’est peut-être qu’un pauvre type ou un illuminé, voire un poseur dostoïevskien. Quelqu’un qui croit aux puissances de la littérature avec une naïveté touchante tandis qu’il s’effrite dans des chambres de bonne ou déblatère sans filet aux tables des bistrots.
C’est ainsi qu’on pourrait voir Julien Mana, l’étoile plus baveuse que filante autour de laquelle gravitent les individus convoqués dans Dis-moi qui tu hantes. Mana est l’auteur « d’un livre étrange », La vision dans l’île, le genre de roman au contenu suffisamment vague pour que l’ambiguïté puisse faire son travail. On pourra dès lors le considérer comme une œuvre capable de convoquer ces fameuses puissances de la littérature (quelles qu’elles soient) en déployant un magnétisme à même de séduire les adolescents influençables (tel le jeune Hervé dans son ennui provincial, qui se convertira en cette figure honnie qu’est le notable de la culture), ou comme un texte médiocre jouant habilement du sfumato pour créer l’illusion de contenir des infinis (c’est l’effet que produit toujours le mot « vision »). Bref, Mana incarne l’éternel idéal de l’écrivain authentique qui échapperait au « système ». Soit un poète sauvage, figure bolañesque par excellence, située au-delà du bien et du mal, de la bonne ou de la mauvaise littérature, qui fait directement fondre l’art dans la vie en vivant au crochet du néant dans lequel elle finira par sombrer.
La référence à Bolaño est assumée par Alban Lefranc, qui s’en réfère également à Malcolm Lowry et à son consul, figure christique qui hantait justement Les Détectives sauvages de l’écrivain chilien, lequel est devenu une présence incontournable, presque encombrante (bientôt menacée par le kitsch), dans le paysage littéraire contemporain. Écrire un roman choral à la Bolaño n’est donc pas sans risque et Lefranc s’en tire plutôt bien. D’abord parce qu’il ne chasse pas sur les mêmes terres stylistiques, évitant toute tentation d’en singer le lyrisme noir et pourtant vitaliste, et surtout parce qu’il vise à produire un commentaire ironique, cynique et provocant, sur les apories du présent. Dès lors, son héros n’a pas grand-chose de romantique et le livre ne joue pas la mélodie apocalyptique de Bolaño l’écrivain quasi catholique. Il n’est pas question ici du « mal », cette entité autonome invérifiable, mais de nos sociétés néolibérales en charpie.
Le roman, qui passe de Paris à Berlin, ces ghettos mondialisés, nous est conté par ses narrateurs à la bonne distance, celle d’un futur délibérément proche, ces années 2030 qui nous pendent au nez avec leurs décourageants contours et s’annoncent comme la caricature du délitement dans lequel nous baignons déjà, la tragédie répétée en comédie. C’est donc depuis le confort d’un avenir bouché que nous sont rapportés les faits et gestes de Mana, lui qui « était un double sans l’original », lui dont l’élan vital surjoué en semble réduit – tragédie contemporaine, là aussi – au frelaté : « est-ce qu’il ne faisait pas qu’imiter, reproduire des attitudes et des gestes vus ailleurs, dans des innombrables films pornos qu’il avait ingurgités, qui avaient fini par le coloniser tout à fait ? » se demande Alice, une des amantes chez qui squatte notre héros en creux.
Et si l’érotisme n’est plus que la marchandisation de postures bassement reproductibles, l’annulation de tout imaginaire, il en va forcément de même avec le reste. À quoi bon dès lors écrire « une thèse de littérature comparée », comme le fait la Mexicaine Michaela qui taille parfois le bout de gras avec Mana à la « grande bibliothèque de la Postdamer Platz » (un lieu dont il cherche à vérifier l’existence dans ses errances parfois définitives) ? Quant à la rencontre de l’écrivain avec un dérangé obsédé par le message de Saint Paul dans le bien nommé hôpital de La Charité, elle produit moins de vertiges qu’une vague paranoïa née de l’abus de vin rouge. Et le jeune Hervé a beau s’être extrait de la porcherie familiale et s’être cru transcendé par sa rencontre avec Mana, il n’en finit pas moins comme le premier « transfuge de classe » venu, hanté par le spectre du « sperme de verrat » dont son père paysan lui rebattait les oreilles. Clou de cet antispectacle, Julien Mana, alcoolique et sans le sou, cherche des signes partout et ne trouve avant de mourir que le militantisme politique sans imagination. Est-il vraiment une figure digne de hanter ceux qui l’évoquent ?
Guillaume Contré
Dis-moi qui tu hantes, d’Alban Lefranc
Verticales, 180 pages, 20 €
Domaine français Une vie d’écrivain
mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261
| par
Guillaume Contré
Dans un roman choral enlevé, Alban Lefranc cherche ce qui reste de l’idéal littéraire et de la marginalité dans un monde qui se délite.
Un livre
Une vie d’écrivain
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°261
, mars 2025.

