Prédilection pour un naufrage (Les Jeunes Constellations, II)
À la recherche d’un père, toujours, le personnage de Rayas Richa poursuit la quête entamée dans Les Jeunes Constellations (L’Arbre vengeur, 2016 ; rééd. poche Quidam, 2025). Depuis la parution de ce premier volume d’aventures médiévales – ou presque : toute ressemblance, nous prévient l’auteur, vaut parce que les hommes ne changent guère –, les lecteurs séduits, épanouis ou bien carrément hilares, espéraient la suite des épiphanies littéraires et existentielles du jeune narrateur qui découvrait la vie aux côtés de son mentor déclamant, le nommé Chevalier Pelléas. Une nature, comme il se doit, un type rabelaisien et savant. Des pays tudesques partis, ils rejoignirent en terre italienne cette Venise commerçante qui était l’une des Babel d’alors. L’objectif du deuxième volume est Constantinople où le père est censé se trouver. Conduit par le journal de cet abominable, le narrateur découvre au fil de sa lecture quel embrocheur fut cet homme, passant son temps entre les cuisses des femmes, fomentant plus qu’il n’est décent par ailleurs.
Cette fois le narrateur embarque pour de bon et cingle donc vers Constantinople… Mais l’on sait, depuis ses premières aventures à la recherche de son père que les routes sont longues, pour ne pas dire ulyssiques, et que rien ne ressemble plus à un bordel de port qu’un bordel de bourg et que les tavernes contiennent autant de malfaisants et de jolies filles en ville qu’en port. Quant à la vie en mer, on en devine les us et les tableaux subséquents… Soit, le cheminement est buissonnier bien sûr, car une quête aussi médiévalement moderne qui se respecte doit réserver quelque lenteur, des voies de lurons, de charmeurs – voyez Pinocchio, cet autre grand récit impertinent – et quelques rencontres troublées, si ce n’est troublantes… « Elle commençait à me – mais elle savait déjà et continuait avec sa moue minaudière-impie très : je-suis-faite-ainsi / Est-ce-ma-faute-à-moi et patati et patata. »
Narré sur un ton alerte, le récit de formation du jeune homme est charmant parce qu’il est fou, attachant parce qu’il est sans pitié, époustouflant parfois car il est composé d’une marqueterie de moments composée avec une adresse d’artisan sûr de son métier. Impossible de dénombrer toutes les pièces d’ironie, de galéjade, d’anachronisme subtil, de satire qui architecturent les épisodes, avanies et rencontres de ces deux volumes. La vivacité du propos et les inventions qui parsèment à nouveau ce récit de formation laissent imaginer par moments qu’un descendant d’Arno Schmidt a pris la plume.
« Mes souvenirs de ce quartier sont une phrase fragmentaire hachurée de ponctuations :
Fenêtre / perruque de laurier blanc / martèlement d’un volet / lubricité des rideaux (quand ils dentellent) / sieste des vieilles pierres / vertiges de moineaux / ombres astringentes du chèvrefeuille > »
On comprend vite ce qu’est la croisade de Rayas Richa : son Graal c’est l’art de raconter des histoires, de construire des fictions qui ne ressemblent à aucune autre.
Originaire d’Aitanit au Liban, Rayas Richa avait marqué en 2016 les esprits par sa manière audacieuse et douce de tracer une route originale au récit sans le déshabiller de sa poésie propre, sans embarrasser ses envolées, en lui conservant toute son énergie. Prédilection pour un naufrage, ce deuxième volume, ne déroge pas à son ambition et lui offre aux côtés de rares créatrices et créateurs la place prépondérante que l’on réserve généralement aux fictionneurs de très beau tempérament. D’aussi belle eau, une langue ne se néglige pas.
Éric Dussert
Prédilection pour un naufrage
(Les Jeunes Constellations, II),
de Rayas Richa, Quidam, 198 pages, 20 €
