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Domaine étranger Dans la jungle d’acier

mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261 | par Jérôme Delclos

Réédition d’un classique du XXe siècle de la conscience ouvrière, à lire dans notre désespérant aujourd’hui, pour sauver l’espoir.

L' Ouvrier américain

La « jungle d’acier » : le nom par lequel en 1947 des ouvriers, vétérans de la Seconde Guerre mondiale, baptisent l’usine General Motors de Linden (New Jersey). Parmi des milliers d’autres y marne « Paul Romano », un pseudo pour l’auteur inconnu de The American Worker. La préface d’Antoine Chollet est la bienvenue qui relate à grands traits l’histoire de ce pamphlet, d’abord diffusé dans les milieux de la gauche radicale américaine sous la forme d’une brochure, et dont la traduction en 1949 et 1950 parut en France dans les cinq premiers numéros de la revue du mouvement Socialisme et Barbarie. Des intellectuels aussi importants que Cornelius Castoriadis et Claude Lefort le promouvront, et ce type de « témoignages ouvriers » fera des petits, témoin La Vie en usine de Georges Vivier (ouvrier aux usines Chausson en région parisienne), que publia Socialisme et Barbarie.
Aussi, il est légitime que le préfacier de 2025 comme déjà le traducteur de 1949 soulignent la dimension éminemment politique de ce texte fondateur : tout à la fois description des souffrances au travail dans « le pays le plus hautement industrialisé du monde », analyse explicitement marxiste des rapports de pouvoir dans l’usine y compris entre ouvriers selon le rang, le genre, l’ancienneté, la couleur de peau, et fine étude de la psychologie du prolétaire révolté, résigné, fier ou honteux, solidaire avec ses pairs ou bien les trahissant (un « jaune »), et surtout épuisé, prématurément vieilli, réduit à ne pouvoir exister qu’en tant que force de travail, même sur son temps prétendument « libre » dont Romano montre bien le caractère aliéné. Sauf quand les prolos cassent la machine, pratiquent la « perruque » (travaillent pour eux en cachette de l’entreprise), ou mieux encore quand ils décident la grève.
Écrit à la première personne – « Je suis un jeune ouvrier qui approche de la trentaine » –, et respectueux de la parole des ouvriers de la GM, le livre est un modèle de sociologie de l’immersion qui ne dépareillerait pas parmi les ouvrages de l’École de Chicago sur les musiciens de jazz, les facteurs, les prostituées ou les hobos. L’identité de son auteur reste un mystère. S’appelait-il de son vrai nom Phil Singer ? L’historien du mouvement ouvrier Kevin Van Meter évoque d’autres pistes dont celle d’un ouvrage rédigé par deux têtes pensantes de la gauche trotskyste américaine.
Mais qu’importe. L’Ouvrier américain se donne par surplus comme un très beau texte littéraire, ce dès ses premières pages qui déroulent sur le mode clinique les « effets de la production ». Des stigmates, dont Romano fait un blason du corps prolétarisé. « La majorité des ouvriers de mon département ont les bras et les jambes couverts de boutons d’huile, d’éruptions et plaques (…). Les pores de la peau sont bouchés par des points noirs. » Les ouvriers fondeurs, eux, « ont la plante de pieds cuite », et les conducteurs de grue sont « forcés d’uriner dans un seau parce qu’ils n’ont pas le droit...

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