Le bouleversant premier roman de Nasim Marashi, L’Automne est la dernière saison (l’un des derniers ouvrages à avoir été traduit du persan par le regretté Christophe Balaÿ), décrivait avec sensibilité le quotidien de trois jeunes femmes iraniennes à un tournant de leurs vies, tiraillées entre aspirations et regrets, que l’illusion du choix accablait. Dans La Mère des palmiers, il ne reste rien de cette jeunesse et de cet univers urbain bruyant, parfois festif. Le territoire est dépouillé, troué, déformé par la mort et les privations. Les personnages sont quant à eux anéantis : ils se contentent de survivre.
Ainsi en va-t-il de Rassoul, un père de famille à l’allure négligée qui roule dans sa voiture cabossée en compagnie de son fils. Ensemble ils se dirigent vers le village désolé dans laquelle Naval, l’épouse de Rassoul, s’est réfugiée il y a plusieurs années de cela. Au fil des pages, les tragédies qu’ils ont dû surmonter refont surface, entremêlées à l’histoire sanglante du pays. Khorramchahr, leur ville natale, a été le théâtre de combats particulièrement violents pendant la guerre qui a opposé l’Iran et l’Irak entre 1980 et 1988. Leurs jours heureux s’achèvent avec la perte de leur petit garçon, immédiatement suivie de leur fuite. De cette catastrophe découle tout le reste. Alors que Rassoul se force à agir comme si tout allait bien, Naval sombre peu à peu dans la dépression. « Les nombreuses nuits où elle n’arrivait pas à dormir, ce n’étaient pas les moutons qu’elle comptait pour s’endormir, c’étaient les hommes morts de Khorramchahr. » L’absence d’hommes dans sa maison et dans l’espace public devient une obsession qui la dévore. La famille a beau s’agrandir, le temps s’écouler, rien ne semble pouvoir la consoler. Leur couple dérive dans le silence et la douleur jusqu’à se déchirer.
Nasim Marashi explore les traumatismes liés à la guerre et leurs conséquences dans la vie d’une famille. Elle se fait l’écho d’un endroit duquel il est impossible de revenir, à jamais suspendu entre la vie et la mort, dominé par une souffrance insupportable. L’autrice insiste sur le tribut particulièrement lourd payé par les femmes et les enfants. Les premières restent, les seconds disparaissent, ce qui est intolérable, comme le dit l’une des femmes du village où Naval s’est installée. « La vie ne devrait pas laisser les enfants s’en aller et la terre rester. Nous ne sommes pas des êtres humains, Rassoul. On nous a emmenées voir le fin fond de la noirceur avant de nous ramener sur la terre. » La dureté du récit s’adoucit grâce à cette communauté de femmes malmenées par le destin. Elles ont choisi de s’isoler dans ce lieu desséché par le soleil et les tempêtes de sable, résistant à la violence et à l’incompréhension des hommes. Et ce qu’elles ont créé, au milieu de la destruction, est magique. Un havre de bienveillance et d’humanité qui parvient à embellir les carcasses mutilées des bufflonnes, les palmiers agonisants et les destinées broyées. La beauté des images irrigue l’écriture de Nasim Marashi, incarnant une poésie de la renaissance qui n’offre ni oubli, ni consolation, mais appelle à une forme de résilience combative.
Rassoul réussira-t-il à pénétrer cette réalité qu’il a mis tant d’énergie à ignorer pendant toutes ces années ? Sera-t-il capable de pardonner à son épouse et de se détacher d’elle, alors même que ce qui reste de leur famille, « qui avait un jour rempli une maison, tenait dans un seul lit » ? Autant de questions qui demeurent en suspens jusqu’aux dernières pages et qui continuent à nous habiter bien après avoir refermé le roman.
Camille Cloarec
La Mère des palmiers, de Nasim Marashi, traduit du persan (Iran) par Julie Duvigneau, Zulma, 288 pages, 22 €
Domaine étranger La terre vaine
mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261
| par
Camille Cloarec
Baigné de mélancolie, hanté par les traumatismes de la guerre, La Mère des palmiers de l’écrivaine iranienne Nasim Marashi dépeint avec beaucoup de délicatesse un pays brisé et résilient.
Un livre
La terre vaine
Par
Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°261
, mars 2025.

