Qui d’autre mieux qu’un facteur peut rendre compte de la vie d’un quartier ? Thomas Pfenninger arrête très justement son choix sur ce fonctionnaire zélé qui sillonne chaque jour les rues de Zurich et en connaît chaque habitant. Dans ce récit à tiroirs admirablement maîtrisé, l’écrivain met à mal l’anonymat urbain et démontre que derrière chaque fenêtre se cache une histoire qui mérite d’être racontée. Ainsi, Jozo Mornar, immigré croate installé en Suisse, se montre très actif pour soutenir ses compatriotes, victimes de la guerre en ex-Yougoslavie, en ce début des années 1990. L’occasion pour le narrateur de s’intéresser à la manière dont les étrangers sont accueillis selon les époques : « Ils n’étaient plus exclus comme les générations précédentes : les efforts se concentraient sur le fait d’exclure les derniers arrivés ». Il y a aussi ces personnes seules dont la raison d’être consiste à attendre une missive qui n’arrivera peut-être jamais : Madame Caluori, dont la fille est partie vivre au Canada, se désespère. Auprès de chacun, le facteur a une responsabilité. Le voici pourtant qui glisse de la bienveillance professionnelle vers un interventionnisme excessif. Ce courrier pourrait annoncer de tristes événements ? Pourquoi ne pas en retarder la distribution. Et quelle corvée de confier de nouvelles factures à ce couple endetté ! Dans les foyers on s’interroge sur ces lettres qui n’arrivent plus.
Thomas Pfenninger confère à ce pâté de maisons helvétique une atmosphère de village méditerranéen à la Pagnol, avec ses discussions dans la rue entre voisins, ces prises de bec qui ne sont jamais définitives, ces épisodes tragicomiques comme lorsque des enfants montent une opération commando pour voler des fruits dans le jardin d’une mégère. Sans oublier de distiller quelques sentences malicieuses sur le rôle du facteur : « On ne sait plus ce qu’on ne sait pas quand on ne sait pas ce qu’on n’a pas reçu ».
Franck Mannoni
Traduit de l’allemand par Camille Logoz,
Éditions d’En bas, 184 pages, 22 €
Domaine étranger Avis de passage de Thomas Pfenninger
mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261
| par
Franck Mannoni
Un livre
Avis de passage de Thomas Pfenninger
Par
Franck Mannoni
Le Matricule des Anges n°261
, mars 2025.

