À peine une “vie”, certainement pas une “biographie” ». Simplement, pour reprendre ce qu’écrivait Rilke à sa femme dans une de ses lettres sur Cézanne, « ce que je voulais te dire de lui ». Dans cette évocation toute personnelle de Samuel Beckett par Nathalie Léger, à la fois portrait de l’homme et de l’œuvre, pas de récit exhaustif, pas de liste des pourquoi. Pas de progression linéaire selon la flèche immuable d’un « destin », pas de morceaux choisis, mais quelques éclats, images, fragments, détails par lesquels la pensée s’engouffre : « de brefs épisodes, des scènes dépareillées qui naissent subrepticement d’un objet, d’une photographie, d’un document conservé aux archives ». Car comment dire qui fut et ce que fut Beckett sans en passer par le silence, l’absence, le creux ? Dans ce texte que les éditions Allia rééditent aujourd’hui, par lequel elle signait en 2006 son entrée en littérature alors qu’elle préparait, avec Marianne Alphant, l’exposition dédiée à l’écrivain qui se tiendrait l’année suivante au Centre Pompidou, Léger traverse Beckett comme un paysage, cueillant les « restes », les « cendres », en « quelques séquences, alternances de vides et pleins, dispersion des parties, la visite en désordre de quelques pièces meublées ». Apparaissent au fil des pages la beauté implosive, « souveraine, impensable », l’errance misérable, le regard-abîme de la mère, les petits pieds de Joyce, des chapeaux melons, des cailloux, beaucoup de cailloux. Et puis quelques phares dans la nuit : Giacometti, Bram van Velde, Jérôme Lindon, Roger Blin… Sous le ciel, dans la fuite, au sous-sol, derrière les corps emmurés et les bouches humides, Léger tricote les interstices, phalène inspirée, habitée, méditative. Et cogne, délicate, au mystère de celui qui, toute sa vie, s’attela à « la tâche folle de trouver le silence non pas au bout de la parole, mais dedans, au milieu des mots ».
Valérie Nigdélian
Les Vies silencieuses de Samuel Beckett, de Nathalie Léger
Allia, 128 pages, 7,50 €
Essais Beckett, entre les lignes
avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262
| par
Valérie Nigdélian
Un livre
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