La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Traduction Jonathan Baillehache

mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263

Membre fantôme, de Brian Evenson

Brian Evenson nous embarque dans des récits terrifiants où des personnages rationnels et méticuleux sont poussés au bord de la folie par leur soif de savoir. Dans un monde hostile frappé par des apocalypses inexpliquées, habité de mutations innommables, hanté de cultes assoiffés de pouvoir, la curiosité est un vilain défaut. Pourtant, Brian Evenson, avec un art consommé du suspens, nous interdit de détourner les yeux.
L’auteur américain, introduit en 2005 par Claro dans sa collection « Lot 49 », connaît depuis un succès critique important en France, grâce à l’inimitable audace de son regard sur la cruauté, ainsi qu’à l’originalité de sa prose, dont le minimalisme lui vaut d’être comparée à celle de Beckett. Dans son nouveau roman, Membre fantôme, l’ex-inspecteur Kline est de nouveau aux prises avec une ultime branche de la secte d’auto-amputés qui l’avait tour à tour adulé, embauché et persécuté dans La Confrérie des mutilés. L’occasion pour Evenson de mélanger davantage les genres en introduisant un élément fantastique : cadavres profanés et membres estropiés se voient dotés de propriétés surnaturelles (« À chaque fois que je crois cerner votre logique de toqués, vous pondez une nouvelle ânerie, fit Kline en levant les yeux au ciel. »). Le féminin, voisin fidèle du paranormal, est aussi introduit dans le casting jusque-là très masculin de flics, de tôlards et de gourous de la série, et contribue à susciter une tendresse mêlée de dégoût devant les perversions et l’illuminisme de cette galerie de monstres.
Dans ma traduction, j’ai d’abord dû veiller à préserver les marqueurs de genre, principalement la voix stoïque et détachée associée au polar, celle d’un détective qui ne serait pas né de la dernière pluie. Des phrases courtes, laconiques, accueillent avec un aplomb à toute épreuve l’arrivée imminente de la violence. « Ils ont essayé de me recruter parce qu’il me manquait une main, répondit-il en secouant la tête. J’ai refusé. Ils ont insisté. »
Ce ton de dur à cuire a souvent exigé de concilier le registre prosaïque et la répétition de mot de l’original avec l’exigence de variété lexicale du français. Pourtant, éradiquer toutes les répétitions au nom de notre goût pour la synonymie comportait le risque de faire l’impasse sur la manière dont Evenson se sert de la répétition pour exprimer l’obsession des personnages pour des détails morbides, leur rechute comique dans des parcours labyrinthiques, l’illogisme du déni, ou la présence de doubles inquiétants. Un des bonheurs de cette traduction est que ces répétitions stylistiques deviennent justement d’autant plus visibles en français qu’elles ne sont plus noyées par la relative tolérance de l’anglais pour la répétition lexicale en général.
« – Je m’appelle Werner.
– Werner ?
– Voilà.
– C’est marrant. Tu ressembles comme deux gouttes d’eau à un certain Kline.
– C’est ton problème, pas le mien, rétorqua Kline. »

Un autre marqueur de genre privilégié d’Evenson est le suspens, que l’auteur produit brillamment par l’enchaînement d’actions dont l’articulation logique est laissée indéterminée, suggérant l’opacité hostile d’un monde où se débattent des personnages eux-mêmes aveuglés par leurs passions. Il était essentiel de reproduire le rythme abrupt, l’indétermination paratactique de l’original. Il m’a fallu puiser à l’occasion dans la souplesse syntaxique du registre populaire pour forcer dans notre langue l’usage plus libéral de l’incise dont jouit l’anglais. « Le soleil, les cahots de la voiture, ça lui donnait la nausée. »
De même, c’est au prix d’une certaine entorse à la logique française que j’ai tenu à reproduire ces phrases typiquement evensoniennes qui annoncent un geste ou une intention pour déclarer aussitôt leur échec dans un même souffle. « Mais, pour le moment, il se concentrait sur le jour présent, puis sur le suivant, et ainsi de suite, tâchant d’oublier la personne qu’il était, de devenir quelqu’un qu’il n’était pas, et n’arrivant à rien du tout. »
Je n’ai pas non plus hésité à reproduire l’accumulation excessive des modalisateurs d’incertitude, si contraire à la prédilection française pour la clarté, qui manifeste dans l’original la nature imprévisible de l’univers fantastique autant que le goût maladif du détail des personnages. « Sa démarche était marquée par un léger contretemps, presque comme une claudication, quoique pas tout à fait. »
Finalement, j’ai eu à cœur de reproduire le surgissement singulier, comme une éclaboussure de sang au milieu d’un lexique trompeusement propre, d’expressions décalées, rares, archaïques, ou impossibles. « La curiosité est un vilain défaut, pensa vilainement Kline avant de descendre quelques degrés de plus, puis de traverser le narthex. »
J’ai maintenu tout au long de mon travail un registre, un ton, un rythme et un lexique qui inscrivent l’auteur dans le polar et le fantastique, tout en laissant place à une prosodie et un vocabulaire capables d’accueillir le mélange d’horreur, d’humour et de tendresse qui caractérise le rapport inspiré, éclectique et novateur de l’auteur à la littérature de genre. Cet exercice rend palpable la distance qui sépare la plasticité rugueuse de l’anglais littéraire américain de la clarté et de l’élégance qu’on attribue non sans raisons aux lettres françaises. Mais cette différence a un avantage : elle rend saillants, lors de la traduction, des éléments de l’œuvre originale peut-être moins visibles dans leur propre langue.

* A aussi traduit du même auteur Immobilité et Comptine pour la dissolution du monde, ainsi que Le Chant des noms de Jedediah Berry. Membre fantôme paraît le 7 mai aux éditions Rivages, collection « Imaginaire », accompagné d’une réédition en poche de la traduction originale de La Confrérie des mutilés signée Françoise Smith.

Jonathan Baillehache
Le Matricule des Anges n°263 , mai 2025.
LMDA papier n°263
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°263
4,50