Le Poids des fourmis est une pièce pour la jeunesse décapante et déjantée, s’adressant plutôt à public adolescent. C’est une satire féroce de notre immobilisme face à l’éco-anxiété des jeunes. La majorité des personnages, particulièrement les adultes, sont crus et sans filtre, blasés ou frileux, dépassés par les événements ou avides de pouvoir et toujours incompétents. Le ton est donné dès le début avec le directeur de l’école : « Bonjour. Ici votre directeur. Vous pouvez arrêter de huer, moi non plus je vous aime pas. » Le chef d’établissement explique en suivant : « Comme vous savez, l’année passée, on s’est retrouvés dans le palmarès des pires institutions scolaires du pays. » En raison de ce classement pitoyable, l’école a obtenu une subvention « visant à développer votre bla bla bla… (…) En gros, on organise des élections scolaires pour vous faire croire que vous avez du pouvoir. Pis après, on organise un party costumé pour vous faire oublier que vous en avez pas. Êtes-vous excités ? Moi non plus. Bonne journée. » David Paquet est canadien, certaines tournures de phrases peuvent surprendre.
Trois jeunes vont donc se présenter à ces élections. Tout d’abord Jeanne qui ne peut pas s’empêcher de crier son indignation. Selon elle, il est nécessaire de « péter sa coche », c’est-à-dire d’être en colère. Son programme c’est « Fuck toute » et particulièrement « Fuck les pubs à l’école ». Olivier, lui, est hanté par un cauchemar, il rêve qu’il reçoit la terre morte en cadeau. Mais « Celle qui vend des livres en étant saoule » (c’est le nom du personnage) lui fait découvrir l’Encyclopédie du savoir inutile en lui conseillant : « Sauver la planète, c’est super. Continue. Mais oublie pas de prendre le temps de la trouver belle. » L’encyclopédie devient son livre de chevet. Olivier décide de muscler son optimisme et d’en faire la base de son action future. Puis il y a Mike, présenté comme un garçon plutôt niais, et dont le programme tient en une phrase : « Si je gagne mes parents payent la pizza à tout le monde. » C’est lui, bien sûr, qui va rafler la mise. Alors Olivier et Jeanne unissent leurs forces pour secouer cette société qui préfère le confort à la lutte. Ils cherchent à poser des actes plus radicaux, invitent à la désobéissance civile, à dire non, à lutter, à se mobiliser dans une résistance citoyenne. Car, comme ils l’ont découvert dans la fameuse encyclopédie, les fourmis ont beau être minuscules, leur poids total excède celui de l’humanité. Leur petite taille ne les empêchant en rien de résoudre des problèmes complexes.
David Paquet explique que pour Le Poids des fourmis, « c’est le citoyen consterné qui prend la plume. Lorsque j’ai commencé l’écriture de ce texte, en 2018, l’actualité était saturée (rien n’a changé) de corruption politique, d’abus de pouvoir, d’éco-anxiété, d’urgence environnementale et de manque de mobilisation citoyenne. (…) En réponse à ce triste constat, j’ai opté, formellement, pour une satire politique et pétillante. Rire et réfléchir ne sont pas incompatibles. (…) En écrivant cette pièce, mon intention était claire : m’attaquer au cynisme ambiant sans jamais y contribuer. »
Le résultat : une pièce qui détonne, au rythme effréné, jouant de plusieurs registres, de la satire à l’absurde, du cri de révolte à l’émotion pure. Avec une énergie qui fait du bien, une rage de combattre, d’inventer, de ne pas se résigner à l’inaction et de garder vivant le farouche désir de changer, même un peu, les choses. Car comme le dit « Celle qui vend des livres en étant saoule » : « Liberté, tabarnak, de crisse, de câlisse ! Liberté ! » Une lecture vivifiante, vraiment !
Laurence Cazaux
Le Poids des fourmis, de David Paquet
Actes Sud-papiers/ Leméac, « Heyoka
jeunesse », 100 pages, 12 €
Théâtre Combattre l’inertie
mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263
| par
Laurence Cazaux
Où il est question de résistance citoyenne et de vouloir que la beauté l’emporte sur la bêtise.
Un livre
Combattre l’inertie
Par
Laurence Cazaux
Le Matricule des Anges n°263
, mai 2025.

