Cette nuit-là aurait dû être une énième nuit de routine… » Nous sommes dans l’Oural, de nos jours, et il se produit une panne générale inexpliquée dans un silo russe de missiles nucléaires. Elle semble en lien avec l’apparition, au même moment, de quelque chose dans le ciel, juste au-dessus de la base souterraine. Les services de sécurité du Kremlin ne savent pas à qu(o)i attribuer ces interférences, pas plus que, de l’autre côté, là-bas en Amérique, le Pentagone. Le prolifique et polygraphe Éric Faye, une quarantaine de parutions à son actif, se piquerait-il cette fois d’espionnage ? L’habileté du romancier à poser un cadre à suspens ferre d’emblée le lecteur. Et cela dure tout au long de la première partie de ce livre qui en compte trois, l’atmosphère des deux autres divergeant quelque peu. La photo de la jaquette montre ces antennes paraboliques orientables géantes qui, depuis le sol, permettent de capter des signaux venant du cosmos comme, par exemple, cette « anomalie ». D’ailleurs ce livre aurait très bien pu s’intituler L’Anomalie, si Hervé Le Tellier n’avait déjà titré le sien ainsi… Cet « intrus » au firmament, est-ce une comète ou un astéroïde aux propriétés physiques un peu spéciales ? Une nouvelle génération d’appareils militaires sortis d’on ne sait quel atelier top secret ? Ou bien… Serait-ce, oui, « un engin de nature extraterrestre », donc intersidéral, autrement dit un ovni ?
Épousant adroitement les codes du roman d’espionnage sur fond de surveillance Est/Ouest, Éric Faye introduit rapidement l’hypothèse ufologique et les débats qu’elle suscite à travers un couple d’astrophysiciens américains, les Tillerson. Elle, Janet, est spécialiste d’exobiologie, soit l’étude de formes possibles de vie ailleurs dans l’univers, et lui, Mike, des exoplanètes. Mariés depuis cinq ans (ce à quoi fait allusion le titre), ils sont, l’un et l’autre, brillants, ambitieux, et vont se retrouver au cœur d’une situation qui a tout d’un engrenage. À trop vous en dire on risquerait de divulgâcher l’intrigue de ce roman qui questionne finement notre psychologie face à l’Inconnu. Contentons-nous de voir ce qui en fait l’intérêt premier : moins la matière, peut-être, que la manière.
Si la première section de l’histoire permet de distiller les éléments mystérieux, les deux suivantes permettent à l’auteur de tourner autour de cette notion contemporaine essentielle, la transparence. Agents des services de renseignement, scientifiques, enquêteurs, escort-girl ou oligarques, les différents personnages ici mis en scène se retrouvent d’une façon ou d’une autre, en prise ou aux prises avec celle-ci, et donc avec ce que nous considérons comme la réalité. « Ce bolide surgi de nulle part » dans le ciel russe et, plus largement, les phénomènes aériens étranges ne sont pas pour Éric Faye prétextes à faire frissonner d’inquiétude le lecteur, mais des rampes de lancement philosophiques, métaphysiques même. Si on pense deviner de quel côté il penche, la polyphonie des voix romanesques permet à l’écrivain de questionner, suivant des angles différents, la courbe de développement de notre civilisation, le sens du progrès technique et les songes (ou les hallucinations ?) des hommes. L’avenir, « tout élastique fût-il, proche ou lointain, faisait rêver. Car lui seul dirait si la vie sur Terre était un phénomène unique, comme certains le pensaient, ou si les mondes habités pullulaient. Lui seul dirait si l’homme était condamné à la solitude ou à la foule. Peut-être les mondes formaient-ils une foule de solitudes isolées les unes des autres par l’épaisse muraille du temps et par des distances abyssales – des solitudes incapables de se découvrir les unes les autres, de la même façon que les Grecs anciens n’avaient jamais rien su des cités mayas. » Faye ne prédit pas l’avenir, mais il dit avec intelligence le présent d’un monde, le nôtre, qui regarde de plus en plus au-delà de lui-même.
Anthony Dufraisse
Le Cinquième Diamant, d’Éric Faye
Seuil, 343 pages, 21 €
Domaine français Cosmo(s)politisme
mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263
| par
Anthony Dufraisse
Une apparition étrange dans le ciel russe, et l’habile Éric Faye nous branche sur le mystère du cosmos.
Un livre
Cosmo(s)politisme
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°263
, mai 2025.

