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Domaine français Narcisse aux alouettes

mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263 | par Jérôme Delclos

Récit de soi ou roman à clés, le nouveau livre d’Alain Galan concentre ses motifs et son style. Un fascinant miroir.

Graphie de plus en plus illisible. Des lettres à peine formées et si petites qu’on se crève les yeux à tenter de les déchiffrer. Un grisé d’ombres, de traits. Une écriture de lisière à la tombée du jour. Ce dont il se soucie peu » C’est un livre crypté. L’histoire d’un écrivain dont le narrateur nous dit qu’« il a commencé à s’embrouiller dans la procession des saisons », plus loin on apprendra qu’il commence « à battre la breloque ». Il n’écrit plus que pour lui, à la main. « Belle lurette que plus personne ne le lit. » Il « s’embrouille », perd son « fil ». Du reste, jeune déjà il radotait, il tourne toujours autour de la même chose, la cherche encore en griffonnant ses « grimoires ». Mais qui donc est ce « il », et qui diable le raconte, qui semble bien le connaître ? Page 30, une clé : la mention d’un livre, « au début des années 1980, (…) dans lequel, il le précisait, il ne se passait rien ». Alain Galan ne le dit pas mais c’est Bordebrune (Pygmalion, 1982), très remarqué à l’époque (par Bernard Noël, Jacques Réda, Pierre Bourgeade, Claude-Michel Cluny qui le comparait au Walden de Thoreau). Le lauréat à 28 ans du Prix littéraire de la Vocation est à présent septuagénaire. Une vingtaine de titres, dont deux chez Gallimard en 2010 et 2012. Une course à handicap, en témoigne la quatrième de couverture de Parcellaire (1985) : Galan en auteur de « livres puisés dans la mémoire des campagnes ». Il faut dire qu’il était entré dans la carrière avec Au marché de Brive-la-Gaillarde (1979), avait récidivé avec Bistrots de pleine terre (1981), et s’était en 2001 entêté dans ces bizarreries à la Dhôtel avec La Carafe à goujons et autres objets étonnants utiles à la petite pêche. Il en faudrait moins pour ne pas être pris au sérieux… à Paris. Facétieux, notre auteur envisage de déposer son « Brevet d’invention d’un poêle à peu-lus », lequel « fonctionne exactement comme un poêle à pellets ».
Aussi, on peut lire Battue à l’abîme comme le testament d’un grand écrivain français mais corrézien, certes tôt promis au succès mais surtout par ses pairs, et tard toléré dans le club germanopratin par une brève station dans « la blanche ». Après quoi… « Les mots qu’il lance aujourd’hui à l’abîme se perdent dans le vide ». Ce n’est pas tout : « Pas bon de vieillir, ajoute-t-il, taciturne ».
Toutefois, l’essentiel du livre est ailleurs. Déjà dans sa forme, 86 courts chapitres ciselés en orfèvre : facettes brisées du miroir, un genre littéraire qui fut prisé du Moyen Âge jusque chez les mystiques baroques. Le double n’étant pas la copie du sujet qui non pas « se » mais plutôt « le » contemple, l’usage de la troisième personne du singulier introduit une distance entre l’auteur-narrateur et son reflet, un procédé riche en effets. L’introspection y est rendue possible mais reste pour ainsi dire tenue en respect, si bien que Battue à l’abîme peut aussi être lu comme un roman. Très présents, le personnage de Narcisse et celui de la nymphe Écho architecturent ensemble la mémoire et l’oubli, les rêves et la rêverie (à l’évocation des « eaux dormantes », Bachelard n’est pas loin), la permanence et la fragilité de l’identité à soi. Plus le miroitement de tout ceci dans des bois, des étangs, des bêtes, des saisons : une « sauvagerie » primordiale, la grande affaire de Galan, son obsession de peintre (on pense à Dürer, son autoportrait et ses lièvres).
Mais surtout, folle ambition, il s’agit de réunir en une impossible parade le présent dans sa trivialité (aller aux morilles, écouter cette vieillarde parler du fantôme de son chat, lire le passage d’une martre dans un « petit tas d’excréments »), des songes de brouette et de ravin, des vertiges, le temps dont « le fil » est « couvert de nœuds », des silences. « Reflets, miroirs, échos… », c’est nous, qui lisons, qui nous y trouvons pris. Comme ces abeilles qui « tombaient comme des alouettes sur le miroir » d’une mare, un jour de canicule. Galan dans Bordebrune nous prévenait déjà : « Au détour du texte, il y a cette part de mystère ». Il le confiait tout bas, meublant, disait-il, « ce livre que je n’écrirai jamais, tant il implique de densité, de climats, de vies mêlées et solitaires ». C’est Battue à l’abîme, sortilège de lecture.

Jérôme Delclos

Battue à l’abîme, d’Alain Galan
Le Temps qu’il fait, 123 pages, 18

Narcisse aux alouettes Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°263 , mai 2025.
LMDA papier n°263
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LMDA PDF n°263
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