Pour les encyclopédies, et sans doute aussi pour le grand public, Michel Butor est surtout l’auteur de La Modification, roman considéré comme l’un des plus représentatifs du Nouveau Roman, et couronné par le prix Renaudot en 1957 après avoir été devancé pour le prix Goncourt par La Loi de Roger Vailland. L’intéressé s’en est d’ailleurs plaint auprès d’André Clavel dans Curriculum vitæ (publié en 1996) : « dans les manuels scolaires ou les dictionnaires, Butor, c’est le Nouveau Roman ! On dirait que mon travail s’arrête en 1960… » C’est en effet bien mal rendre hommage à l’un des auteurs les plus prolifiques de la littérature française, dont les Œuvres complètes occupent douze gros volumes aux éditions de La Différence (pour un total de presque 15 000 pages), auxquels il convient d’ajouter une bonne dizaine de volumes d’entretiens, la correspondance, et les quelque 3600 livres d’artistes souvent réalisés à la main en très peu d’exemplaires, enregistrés dans « le catalogue de l’Écart » (du nom de sa dernière demeure, située à Lucinges, en Haute-Savoie, dans laquelle il a vécu de 1986 à son décès en 2016).
Le réduire à cette seule Modification (qui présente, à la deuxième personne du pluriel, les 22 heures du trajet Paris-Rome que Léon Delmont réalise en train pour annoncer à sa maîtresse qu’il va quitter sa femme et ses enfants afin qu’ils vivent ensemble à Paris), c’est également très mal saluer son appétit gargantuesque, qui se nourrit d’à peu près tout, trouvant à satisfaire son insatiable curiosité aussi bien avec la peinture (dans Le Musée imaginaire de Michel Butor, il présente les 105 œuvres picturales décisives à ses yeux, parmi lesquelles on se surprendra à découvrir quelques peintres peu connus : Enguerrand Quarton, Pieter Saenredam, Heinrich Füssli…) qu’avec la vaisselle, comme en témoignent les 100 pièces qu’il a choisies pour célébrer les 40 ans de la Fondation Musée Barbier-Mueller (6000 ans de réceptacles. La Vaisselle des siècles).
Pour présenter cette œuvre tentaculaire et protéiforme, difficile à appréhender dans sa totalité, on évite difficilement les superlatifs. En ouverture du dossier Butor réalisé par la revue Europe en 2007, Raphaël Monticelli évoque une « œuvre-continent. Nébuleuse dit quelqu’un. Planétaire, ajoute un autre. Une galaxie, surenchérit-on ». Dans le même volume, Michel Deguy n’hésite pas à rapprocher Butor de Picasso pour « le foisonnement des œuvres et la diversité des matières ». Ailleurs, André Clavel la dit « niagaresque ». L’homme lui-même n’échappe pas aux hyperboles : Georges Raillard lui prêtait déjà, à l’aube de la quarantaine, « un appétit hugolien », et pour Roger Laporte, il était une « encyclopédie vivante » qui savait « tout sur tout ». Mireille Calle-Gruber, à qui l’on doit l’édition des Œuvres complètes, écrit dans son introduction générale : « de tant de visages, de formes, de genres, de tant de multi-Butor, il est difficile de se faire une image et d’embrasser l’ensemble...
Dossier
Michel Butor
Le passeur universel
Tour à tour romancier, poète, essayiste et enseignant, Michel Butor (1926-2016) a bâti une œuvre colossale, autant par ses dimensions exceptionnelles que par sa variété, qui défie les genres littéraires, et dans laquelle il arpente le monde sensible comme un explorateur insatiable.

