Un tableau, Dali à six ans soulevant avec précaution la peau de l’eau pour observer un chien dormir à l’ombre de la mer, pourrait imager le travail d’écriture de Laura Ortiz Gómez. Dans une langue très poétique, à la sensualité animale, en jouant, détournant l’art du récit, sans utiliser d’images grandiloquentes, Coup de chaud convoque eau, fluides, naturalisme et réalisme magique. L’autrice colombienne insuffle à ses textes des silences, des leurres, des contre-récits, des non-dits, des invitations à imaginer, pleurer, jouir. Elle dépiaute le réel et montre des cœurs qui battent, des muscles qui tressaillent, des dents qui grincent, des sexes qui éjaculent. Une beauté brute, presque sale. Une anti-beauté. Elle soulève subtilement la peau de gens de peu, de peuples indigènes, en proie à la solitude, la pauvreté, l’injustice, un travail éreintant, l’insécurité due aux guerres chroniques entre militaires, guérilleros, paramilitaires, narcotrafiquants…
Et y révèle l’eau, les fluides, sous la forme d’un fleuve, de son souvenir, sa mémoire, aussi de sueur, de liquide séminal, de larmes, d’urine dans les cinq premières de ces neuf nouvelles. Ces flux lient les textes, les fragmentent, les contrastent, les parsèment de fragilité et de toute-puissance, flots immuables de vie et de trépas. Exemples ? « Aya la mort », aux allures de fable autour d’Éros et Thanatos, met en scène une vieille fille qui recueille les corps des noyés dans un cimetière. Un bar s’installe contre le mur, sa vie est déréglée. Jusqu’à ce qu’elle redécouvre la sexualité avec le gérant. Mais ici, ni violons, ni contre-morale, ni happy end, ni discours édéniste, le texte se finit ainsi : « Je descendis. Il n’y avait pas de fleuve. Vous n’imaginez pas ma réaction, c’était pire que de voir un cadavre. Il n’y avait qu’un bourbier qui sentait la merde, des millions de poissons qui s’agitaient, des ordures, des canots échoués comme autant de baleineaux morts, des planches, des morceaux de tuiles et une sandale plantée. » Dans « Tigre américain », une petite fille ne cesse de faire pipi au lit et vit dans la peur d’être abandonnée par sa mère qui cultive la coca pour les narcos. Un biberon allaitera une tigresse vengeresse. « Mingus l’Ardent » exalte, excite les contraires opérant une rencontre entre le jour et la nuit, un jeune indigène pauvre et un petit-bourgeois perdu. Deux solitudes. La nouvelle débute ainsi : « Le jour de la montée des eaux, Kayin vit le blond pour la première fois. Ce petit blanc aux cheveux dorés et au visage de garçon abandonné. » et se termine : « Ils éjaculèrent exactement en même temps. » Avec « Attendre le déluge », il est question d’un cataclysme annoncé, de la culpabilité d’un guérillero dont la mère se suicida lors de son engagement, d’un barrage hydroélectrique. « Tu as fait sauter les machines, Flower Jair, mais sois certain qu’ils les reconstruiront. Ils fermeront les vannes et tueront d’un claquement sec dix mille espèces de rivière et des centaines de milliers d’années d’évolution. »
« Le cœur du jeune homme » offre également une réflexion malicieuse sur l’amour, sa futilité, sa gravité, son obsession. L’eau ici se présente sous forme de glaçons, de philtre de sorcière, de baiser, de sperme, de durée. Les quatre dernières nouvelles évoquent de manière incongrue, détournée, déniée, la perte d’un être, d’un proche assassiné, suicidé ou tu, caché. Que ce soit sur le plan de l’écriture, de la langue poétique, de la forme des récits qui joue à déstabiliser le lecteur, à dire la beauté, tout en la désacralisant, « Coup de chaud » est un coup de maître : « Maintenant que plus rien ne t’importe, tu es habité d’un silence qui est sagesse brute. La sagesse de dormir, manger, chier. »
Dominique Aussenac
Coup de chaud, de Laura Ortiz Gómez
Traduit de l’espagnol (Colombie) par Gilles Wandel, éditions Do, 136 p., 16 €
Domaine étranger Les formes de l’eau
mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263
| par
Dominique Aussenac
La Colombienne Laura Ortiz Gómez offre un premier recueil de nouvelles étranges, sensuelles et cruelles, surlignant les réalités de son pays.
Un livre
Les formes de l’eau
Par
Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°263
, mai 2025.

