La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine français Refermer l’habitacle

octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267 | par Guillaume Contré

Dans ce récit sombre et lyrique d’un homme retranché dans sa voiture, Arno Calleja nous donne à lire un magnifique roman de poète.

Le Mal appliqué

Avec ce roman centré sur un personnage qui s’enfonce dans une solitude radicale tandis que le monde se délite à bas bruit, presque par inadvertance – comme s’il s’agissait d’une fatalité ne pouvant être observée que du coin de l’œil, au rythme d’un temps qui « est lent et dans du ciment » –, Arno Calleja propose son projet le plus ambitieux à ce jour, une grande forme où la langue trame avec une simplicité désarmante des images puissantes, aussi claires que troublantes.
Manuel, anti-héros « mal appliqué » à la vie, a paradoxalement quelque chose d’héroïque dans sa manière de se replier vers le refuge de sa voiture (qu’il ne quitte quasiment pas de tout le roman) et d’y tenir bon, dans un constant nuage de shit. Joint après joint, un voile s’érige dans l’habitacle pour mieux flouter une réalité qui fuit de tous les côtés. Un bad trip atone, presque serein, scrupuleusement organisé, même lorsqu’il vire au sordide. « C’est la vie minimale », constate-t-il, « la vie réduite au sauna »  : « la fumée est immobile dans la voiture immobile aussi toute vision est tournée vers l’intérieur ».
On lui annonce au téléphone que l’appartement de son enfance a brûlé et que l’auteure de ses jours est introuvable, peut-être morte. Lui, le « membre unifié de la famille », avec son « sérieux d’enfant unique  », ne la porte pas dans son cœur, elle est une caricature de mauvaise mère. Cet évènement l’amène néanmoins à jeter par-dessus bord, sans violence, les vagues reliques de vie sociale qui lui restaient : « ce n’est pas que je ne travaille plus, c’est que j’ai un nouveau travail, au noir, et c’est d’être dans la voiture, regarder par la fenêtre le Pays, par le pare-brise ». Ainsi paraît-il décidé à fusionner avec son véhicule, lequel finit par s’échouer au bord d’un trottoir lorsque le monde se trouve également au point mort, quand tout n’est plus régi que par « un principe de disparition ». Surtout, il se lance dans l’écriture de son journal, qui connaîtra trois supports différents définissant les trois moments du livre et les trois phases de l’effondrement de la ville de Marseille, « le Pays », où il vit.
C’est sur un cahier Super Conquérant acheté « au TOUT À 1 Euro d’Endoume » qu’il entame ce récit de ses journées vides et pourtant étrangement peuplées, « une chronologie de mes heures veillées et de mes heures dormies, des phrases écrites, leur nombre et leur longueur », « une notation de mes faits et de mes gestes et de mes états d’être, une liste des éléments entourant le feu, l’eau, le ciment des gravats et une chronologie de leur action ». Comme si la disparition de sa mère et de son appartement était le point de départ tant attendu, à ceci près qu’il coïncide parfaitement avec le point final qui se dessine autour de lui. C’est donc le journal d’une conquête inutile qui se donne à lire, bien collée à la subjectivité de son auteur : « Je n’ai rien à dire en propre, c’est pourquoi j’attends, je m’occupe en regardant ».
On lit aussi les retranscriptions de ses échanges téléphoniques sur l’application « Freuday », version ubérisée de la psychanalyse. Elles forment des poèmes à une seule voix, des confessions bancales face à un interlocuteur fantôme, dématérialisé, dans un univers où « la volonté est une pièce tronquée de la machine ». Des immeubles s’effondrent et il perd la trace de ses rares connaissances tandis que la radio donne des nouvelles de plus en plus incertaines d’un extérieur distant. Il poursuit son journal sur son smartphone, puis sur un « vieux Nokia cassé », dont « l’écran fendu et les 5 lettres en moins » l’oblige à « contourner la carence des lettres cassées » en « utilisant exclusivement des lettres non cassées », réinvention ingénieuse de la langue face à la perte de consistance des choses. Un néant s’installe autour de lui, il flotte dans la fumée et « tout finira peut-être dans la mer ».

Guillaume Contré

Le Mal appliqué, d’Arno Calleja
Vanloo, 300 pages, 22

Refermer l’habitacle Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°267 , octobre 2025.
LMDA papier n°267
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°267
4,50