Il y a des romans graphiques qui sont faits pour être contemplés autant que pour être lus ; c’est le cas de L’Île : les premières planches, sans texte, nous invitent à regarder, à nous immerger dans ces pages. Elles sont quasi abstraites et c’est progressivement que se dessinent roches et petites maisons blanches de cette terre imaginaire. On pourrait être en Méditerranée – sur n’importe quelle petite île, intemporelle, sans touristes. Le conte de Mayte Alvarado démarre par ce constat fataliste : « ce qui fut volé à la mer, à la mer sera rendu. » La menace d’une malédiction plane, incarnée par cet enfant « qui autrefois riait sous le soleil. Qui rira avec lui maintenant, si les rires se noient au fond de l’eau ? Quand la tempête fera rage, que les courants glacés étreindront son corps, qui le couvrira ? » Ces questions, un homme – fou ? sage ? – les pose à une jeune fille de l’île, qui, sans peur, s’approche de l’eau. Jadis, il a perdu son enfant, emporté par la mer alors qu’il jouait sur le sable. Intrigué par l’aboi d’un chien, présenté à la manière d’un poème surréaliste comme « le chien d’eau salée et d’écume, de sable et de pierre chauffée au soleil, de tramontane et de vent d’est », il a délaissé son petit garçon quelques instants… Depuis, l’animal énigmatique, quasi mythologique, est pour ce père à la fois une « punition » et une « consolation ». Mayte Alvarado, par son graphisme en aplats de couleurs, à la palette large, nous attire dans cette fable marine. Jouant entre abstraction et figuration, elle nous fait passer d’un personnage à un autre, d’une scène à une autre, liés entre elles par des motifs symboliques. Après ce père, ce sont les amants qui traversent des pages rouges et orange, flamboyantes, comme une réponse à la mer, omniprésente dans son étrangeté, dans sa froideur bleue. Comme souvent dans les récits maritimes, elle est à la fois celle qui nourrit et qui prend les vies, avec une impitoyable indifférence, menant les personnages vers un destin qui les dépasse.
Dans ce récit qu’on peut lire comme une fable écologique, l’île, cernée par les flots, matérialise ce piège fascinant. Pour porter son texte sibyllin, Mayte Alvarado réalise ici un très beau travail de coloriste, et même de peintre, tant les planches offrent au regard de quoi s’évader. Les mots sont rares et ils ne sont pas prioritaires. Il n’est pas surprenant que cette auteure espagnole ait réalisé aussi, récemment, un roman graphique consacré à Gabriele Münter, peintre allemande qui a fait partie de l’avant-garde au début du XXe siècle, en participant au mouvement expressionniste du Cavalier bleu. On devine, en regardant les paysages de Münter, que celle-ci a pu être pour l’auteure de L’Île, une source d’inspiration, dans sa réflexion sur la composition et la couleur. Son dessin peut également évoquer la gravure – pensons au beau travail de la graveuse contemporaine Cécile Ollier, créatrice de sa maison d’édition La Doëlanaise. Ne l’oublions jamais, la bande dessinée est un art.
Delphine Descaves
L’Île, de Mayte Alvarado
L’Œuf, 156 pages, 20 €
Textes & images Et la mer l’emportera
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Delphine Descaves
Dans ce roman graphique aux allures de conte marin, Mayte Alvarado nous plonge dans un univers poétique et mystérieux, où les couleurs sont reines.
Un livre
Et la mer l’emportera
Par
Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.

