Voici un livre aussi étrange qu’inclassable. Une fiction qui invente un temps incertain (un passé invérifiable, propice à la mécanique suggestive des légendes) et qui vibre dans ce riche espace où la poésie s’empare de la prose jusqu’à la retourner. Un texte, autrement dit, où l’écriture refuse drastiquement toute banalité, tout relâchement, chassant au loin le spectre du lieu commun, ennemi héréditaire de la littérature. Une langue qui choisit avec raffinement le moindre verbe, le moindre adjectif avant de le poser sur la balance, afin qu’il ne soit jamais tout à fait celui attendu. Une langue qui fait danser une drôle de gigue aux prépositions, qui replace l’étonnement au cœur même de la phrase, comme si chacune de ces phrases était une gemme infiniment polie.
Au risque, forcément, de la préciosité, laquelle ne serait qu’une infime obole à payer sur l’autel de la beauté. Celle de dire, par exemple, un climat, une atmosphère : « Montés des plaines, les lourds nuages versaient une eau maussade prise, là-bas, aux mers froides qui plongent dans le ciel. À l’écart, deux parlaient doucement, tandis qu’à l’alentour s’affairait un départ aux claires-voies du premier jour ».
Il ne s’agit nullement de se montrer virtuose, mais de reconstituer des rituels perdus, fruits de songeries anciennes, celles d’une époque impossiblement lointaine, un proto-Moyen Âge, la trace diffuse et pourtant encore vive d’on ne sait quelle tradition qui, à peine entraperçue, s’efface : « Vinrent d’autres temps, et d’autres se flétrirent avant que la source tarisse aux lèvres des conteurs. Pour eux, qui se disaient Récitants du retour, le monde se lisait comme une ample légende où tout portait présence, où la moindre présence révélait une porte qui ouvrait au-delà ».
Les Rois-Passants, fort de son titre mystérieux et des portes envoûtantes qu’il ouvre sur un monde fictif toujours un peu fuyant, qui sans cesse se délite et renaît de ses cendres, privilégie la densité. C’est un livre empli de signes indéchiffrables qui semblent remonter aux origines oubliées du récit. Des signes que le lecteur cherche à organiser sans y parvenir, porté par la séduction presque érotique de l’écriture quand elle se fait véritablement poésie. Ici, « le chemin s’allonge autant que tient l’attente et le désir d’aller ». Une telle densité, si elle ne veut pas lasser et finir par s’auto-caricaturer (c’est le risque de tout styliste quand il pousse le bouchon un peu loin), impose de ne pas trop s’étaler.
Soixante pages suffisent donc au Suisse Michel Dubret pour construire un univers autosuffisant dans lequel « les mots avaient vigueur et pouvoir encore, et qui pénétrait leur cœur recevait don d’éveil pour tout ce qui vivait et luttait dans ses rêves ». Une soixantaine de pages qui se proposeraient ainsi la plus noble des missions : redonner à la magie de la langue sa magie, son lustre. Faire que ça brille de mille feux dans un délicat clair-obscur. Retrouver une période mythique, peut-être fantasmée, où les mots étaient rares et cachaient un pouvoir secret.
S’il s’agit bien de fiction, elle ne fait pas de l’intrigue un fétiche. « La geste des jours » qui nous y est racontée fonctionne sur le mode de la suggestion, parmi des « ruines scellées de mousse et de poussière ». C’est un monde très âgé qui ne cesse pourtant d’invoquer des âges encore plus anciens, d’improbables aubes des temps où de mystérieux livres ouvraient alchimiquement des voies à ceux qui n’avaient pas oublié de les lire. C’est une sorte de fantasy sibylline, hantée par des fantômes brumeux plutôt que par des personnages agissants. Une fiction rêvée plus que vécue dans le creuset d’une langue imagée.
Guillaume Contré
Les Rois-Passants, de Michel Dubret
Les Météores, 72 pages, 15 €
Poésie Songeries légendaires
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Guillaume Contré
Dans une étonnante fiction rêvée par la langue poétique, Michel Dubret invente un monde perdu dans un passé immémorial où survivent les traces d’anciennes magies.
Un livre
Songeries légendaires
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.

