Avec Matière, Dominique Quélen poursuit, avec plus de vingt livres (depuis 1992) derrière lui, le projet « Lot délotable » commencé avec Une quantité discrète (Rehaut, 2022). Ce second volet, comme en fait la plupart de ses ouvrages, est fortement agencé par quelques règles et contraintes prosodiques simples, dans lesquelles toute la matière sémantique charriée de partie en partie se déverse comme une lave en fusion (le poème y devenant son couloir). Il y est question, et la grande force du travail de Quélen est de s’y tenir, de rendre adéquat, de forcer presque, une mémoire (souvent autobiographique, mais totalement éclatée et diffractée, défigurée), souvent indomptable (par sa violence) et quasiment invaginée, à rentrer dans une langue comme dans un tuyau, ou dans ce que Quélen appelle le « langeage ». Si l’on entend par ce néologisme l’acte de langer, c’est qu’un babil venu du plus lointain infans, de celui qui n’a aucun langage, est ici le lieu de questionnement de ce qui fait « poème » et son articulation avec toute cette existence de sujets jetables.
Les sept parties de Matière, dont le titre dit bien le lieu d’inscription du livre (« L’instrument que tu as dans la bouche, est-ce pour respirer, parler à l’intérieur de ta respiration, il faut prononcer dans l’autre langue, ici. »), sont construites selon un schéma de 24 poèmes de onze vers pour la plupart, à l’exception de la section « Deux fois douze douzains de dodécasyllabes, mis en prose » où l’acte du poème, son effectivité et son action (que fait-il ?) restreinte, y est interrogé selon des biais escamotés d’avance. « la poésie perd continûment sa matière et son objet et travaille à les retrouver dans le poème, ce verre où ils sont versés » pourrait être néanmoins la phrase leitmotiv du livre entier, son cadre déposé comme un tombeau, celui d’un frère peut-être (p. 105), de tout frère. C’est cette « parole comme, comme étendue neigeuse, où s’enfonce et n’est plus entendu ce que dit ceci, nulle part, comme un commencement de disparition sous les pierres. »
E. L.
Matière, de Dominique Quélen
Flammarion, 126 pages, 18 €

