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Poésie Billets de campagne

décembre 1994 | Le Matricule des Anges n°10 | par Emmanuel Laugier

Ecrire des livres, pour Philippe Jaccottet, n’apporte rien d’un savoir, mais allège le regard des lourdeurs qu’il traîne. Itinéraire d’une fermeté.

Tout n’est pas dit

Tourner le dos à la neige, encore une fois (pas seulement à la neige), se hisser dans le froid comme des skieurs pour le plaisir de la descente, vers ce pays qui reste, à travers le pire que l’histoire lui impose, lui inflige, celui du bonheur, celui qui aide à en retrouver les bribes ; et déjà, poussée cette fenêtre froide du col, c’est vrai qu’il fait plus clair, que la lumière imperceptiblement s’adoucit. Nos carcasses (…), toute cette frêle et bizarre machinerie recommence à tourner mieux, déjà… ». Ces mots, du poète Philippe Jaccottet, tirés des Cartes postales de Libretto, resserrent bien le trajet de l’homme qui s’y est peu à peu construit, depuis la Suisse natale (né en 1925 à Moudon), les études à Lausanne, le séjour à Paris où il collabore aux éditions Mermod, le village de Grignan dans la Drôme qu’il choisit de rejoindre en 1953, depuis les traductions d’Homère, Góngora, Léopardi, Hölderlin, Rilke, Musil, Ungaretti, les livres de poèmes, les proses, les carnets, les chroniques. Ils tracent ce que Philippe Jaccottet croit toujours reconnaître dans la poésie : la recherche d’un accord toujours précaire avec le monde, d’où naîtrait l’impression d’un allégement, comme un regard devenu soudainement plus clair dépasse le miroir aveuglant de la douleur, des déchirements, de la perte, se relève de son abattement. C’est à ce regard que les billets qui paraissent aujourd’hui sous le titre de Tout n’est pas dit écrits entre 1956 et 1964 pour un petit journal suisse, conduisent. Que ce soit sur les choses les plus simples, sur des êtres égarés, sur des paysages, l’actualité, l’architecture des vieilles maisons, sur quelques phrases de romancier ou des haïkus japonais, sur des bruits de guerre dans les champs, sur la télévision, les fusées, un émigré juif espagnol d’Oran marchand de nougat, « une dame de ménage », une vieille fille affairée à des tâches morbides…, Philippe Jaccottet laisse filer une prose transparente, sans maniérisme aucun, sans effet et tout aussi bien ferme quant à ses constats sur les dérives du monde et ses rêves misérables. Aussi, les quelques idées simples de ces billets renvoient la balle tant à ceux qui tiennent les mots pour capables de totaliser les choses et les êtres (mots d’ordre et d’appropriation), qu’aux certitudes de la science et à ses dérives technicistes, qu’à tout les comportements qui se tiendraient dans le déni plus ou moins inconscient des choses et des lieux qui nous entourent. Les choses, rendues désormais quasi « inusables, inaltérables, toujours éclatant(e)s comme des « pin-up » (…), introduisent dans notre monde réel et quotidien l’utopie de ce qui ne change pas, l’éternité à l’américaine, c’est-à-dire le vide ». Toutefois, et c’est là aussi l’issue tracée par ces billets, il ne s’agit pas pour autant de revenir à un quelconque passé : « On ne revient pas en arrière. Certains rêveurs peuvent bien réunir des disciples pour vivre de laitages à la lueur des bougies, leur tentative est aussi vaine que touchante ». Non, il ne s’agit pas de revenir, mais peut-être, comme l’indiquent quelques souvenirs, de retrouver la clarté d’un regard, échangée si rapidement contre un chéquier ou de la gloriette de fanfaron ; d’être encore face à cette énorme masse du malheur celui qui se sauve, sachant entendre une musique dans le vert profond du lierre, dans une rue de Rome, Venise, Gênes et Paris, dans la couleur simplement, « comme si une ombre avait marché sur de la neige/ou que le vague écho d’une parole/nous vînt à travers un rideau/ou que l’on tînt quelqu’un comme une lyre dans ses bras ».

Tout n’est pas dit
Philippe Jaccottet

Le Temps qu’il fait
140 pages, 92 FF

Billets de campagne Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°10 , décembre 1994.