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Domaine étranger Schmidt le virtuose

août 2001 | Le Matricule des Anges n°35 | par Éric Dussert

Tina ou de l’immortalité

Vaches en demi-deuil

Sans le travail du traducteur Claude Riehl, une grande part de l’oeuvre de l’Allemand Arno Schmidt serait encore inaccessible.
Séjour au pays d’un créateur polymorphe de tout premier plan.
Posons d’emblée qu’Arno Schmidt est l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. Contre toute logique, il reste quasi inconnu en France vingt-deux ans après sa mort le 3 juin 1979 en Basse-Saxe. Son nom manque d’ailleurs au Dictionnaire universel des littératures de Béatrice Didier (PUF, 1994) qui néglige malgré son titre englobant une oeuvre essentielle. Rien n’est simple avec cet Allemand. Largement ignoré dans son pays où il vécut dans des conditions misérables, sa disparition a réveillé les chercheurs qui fréquentent désormais la Fondation Arno Schmidt installée à Bargeld où il vivait en ermite.
Comme pour beaucoup d’écrivains importants du siècle passé, son premier éditeur français fut Maurice Nadeau qui donna alors qu’il était directeur de la collection « Lettres nouvelles » chez Julliard Scènes de la vie d’un faune en 1962 puis La République des savants (1964) et enfin, après plusieurs autres livres, le remarquable fac-similé tapuscrit du Soir bordé d’or, farce-féérie (…) pour amateurs de crocs-en-langue (1991). Ensuite, dans les années 1990, Christian Bourgois et les animateurs de la revue La Main de Singe, Dominique et Henri Poncet militèrent pour Schmidt qui trouva finalement chez Tristram un nouveau lieu d’accueil. Il faut rendre hommage à ses traducteurs, Dominique Dubuy, Pierre Pachet, Jean-Claude Hémery et au constant Claude Riehl à qui l’on doit les recueils Histoires et Vaches en demi-deuil ainsi que la nouvelle Tina ou de l’immortalité doublement révélatrice de la manière Schmidt. Composée d’instantanés fondus en patchwork, c’est une brillante marqueterie narrative et dialoguée. Schmidt le moqueur y expose avec un humour coruscant les affres d’écrivains condamnés à l’immortalité tant qu’il leur reste des lecteurs. « Des conseils des deux côtés (et ma tête faisait avec beaucoup d’efforts le va-et-vient entre eux deux, comme jadis quand j’étais interprète à l’école de police) : 1) Détruisez vos exemplaires gratuits (…). N’écrivez plus de lettres. » 2) « Ne laissez pas de Mémoires. Ne rien confier aux archives (“Ah mondieu : j’ai envoyé 1 exemplaire à Marbach !” gémis-je épouvanté. “Alors là !!!” me félicita-t-il féroce) ». On retrouve l’esprit satirique de La République des savants où artistes, scientifiques et créateurs étaient renvoyés à leur vaniteuse inanité.
Les Histoires -textes des années 1955-1959- ou les « récits champêtres » de Vaches en demi-deuil (1960-1963) sont aussi emblématiques de son talent polymorphe. Jonglerie mentale, variété des niveaux de lecture, langue mouvante et puissante… Outre le caractère composite de ses récits qui empruntent à des registres et des corpus divers -Arno Schmidt a beaucoup lu et notait sur des fiches ses trouvailles-, les inventions verbales et l’intertextualité qui ont fait à sa prose une réputation de difficulté sont de nature à retenir les amateurs exigeant une littérature narrative mais aussi interactive, réflexive et novatrice. Arno Schmidt n’est pas chiche. Au plaisir de lecture il ajoute celui d’une intelligence parfois gracieuse. Le jeu auquel il se livre avec la ponctuation et les parenthèses n’est pas gratuit. Mais sa malice va plus loin. En mêlant les couches de textes, en insérant références et citations, il pratique avec délectation la mystification et le détournement jusqu’à l’auto-plagiat et même l’ « autodévoration » (C. Riehl). C’est la revanche d’un incompris qui s’obstina à faire la démonstration de son talent.
Né le 18 janvier 1914 à Hambourg, Arno Schmidt est un jeune homme avide de connaissances – il se définira comme « l’autodidacte-né ». En 1949, il publie son premier livre, Léviathan. Condamné pour survivre à la traduction de polars, il publie des contes dans la presse (une conséquente postface de C. Riehl à Tina ou de l’immortalité retrace son parcours avec beaucoup d’informations). Dès la publication au début des années cinquante de la « trilogie » des Enfants de Nobodaddy, Ernst Jünger et Alfred Döblin se montrent enthousiastes. Brand’s Haide, Miroirs noirs et Scènes de la vie d’un faune révèlent un écrivain de fort caractère à la recherche d’une expression nouvelle. Schmidt souhaite trouver un mode narratif correspondant à la dispersion et à la discontinuité qui caractérisent selon lui la pensée de l’individu contemporain. Ses admirateurs le comparent à Joyce, ses détracteurs lui trouvent des airs de Dada sur le retour. Il s’en faut pourtant que la comparaison avec l’Irlandais soit indécente. Outre le plaisir qu’ils eurent l’un et l’autre à forger des mots et à emmêler les registres, une part de l’oeuvre de Schmidt rappelle l’épineux Finnegan’s Wake. C’est le monstre Zittels Traum, une « psychographie » manuscrite de mille trois cents pages encore non traduites. On peut aussi insister sur l’aspect novateur de sa langue, sur la vitalité des « concentrés verbaux ravageurs » de personnages solitaires et désabusés, pestant contre les institutions. Arno Schmidt le reclus volontaire tenait la chronique de son temps et tout en repoussant l’objectivité en a laissé un tableau frappant de vérité. Maître de l’ironie, il aura stigmatisé la barbarie nazie (Scènes de la vie d’un faune) ou la menace atomique (La République des savants). Et par conséquent quelle est la meilleure recette « pour une vie sur terre en général, en haut comme en bas ? : S’installer à la campagne. Être bête. Baiser. Fermer sa gueule. Aller à l’église. Quand un grand homme pointe son nez, se planquer dans l’étable : il ne risque pas de t’y suivre ! Voter contre l’enseignement de la lecture et de l’écriture ; pour le réarmement : les bombes atomiques ! » Nul doute que l’oeuvre d’Arno Schmidt le narquois, l’introverti, le solitaire, a de beaux jours devant elle. Un tel concentré de littérature servi sur un mode ludique -et un tantinet pervers-, ne peut pas rester ignoré.

Arno Schmidt
Tina ou l’immortalité, 127 pages, 75 FF (11,43 )
Vaches en demi-deuil, 351 pages, 150 FF, (22,87 )
Histoires, Tristram, 175 pages, 110 FF (16,77 )
Traduits de l’allemand par Claude Riehl
La République des savants
Traduit par Martine Valette et Claude Hémery
Christian Bourgois, 226 pages, 120 FF (18,29 )

Schmidt le virtuose Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°35 , août 2001.
LMDA PDF n°35
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