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Poésie L’âme foutue

novembre 2002 | Le Matricule des Anges n°41 | par Gilles Magniont

Le Parnasse des poètes satyriques

Après m’avoir fait tant mourir

Double bonheur d’édition : un recueil licencieux et les œuvres choisies du libertin Théophile de Viau (1590-1626). Autant d’ancienne poésie pour rajeunir le cœur.

« Honneur, foutre et vertu, c’est une même chose »
 : en 1623, le Parlement de Paris voyait la chose d’un autre œil, et ce vers et d’autres valurent à Théophile de Viau deux ans d’emprisonnement suivis d’un bannissement « à perpétuité du royaume de France ». Il y laissera sa jeune peau, ce qui importait bien évidemment peu aux jésuites, alliés alors au roi pour remettre en ordre les affaires du pays -et pourquoi pas mettre au pas les jeunes libertins.
Du brillant Théophile, on fit donc un exemple, lui qui n’était pas seul à composer pour Le Parnasse des poètes satyriques. Dans ce recueil collectif de 166 pièces en tous genres (sonnets, épigrammes, stances), de braves poètes mêlent leur voix pour dénoncer l’hypocrisie des hommes et de la littérature : « On se doit cacher/ Seulement quand on veut pécher/ Et non pas lorsque l’on se baise ». Il s’agit donc de lever le voile et d’en finir avec les idéalisations abusives : dans un livre où les « lettres mêmes s’entrefoutent », c’est tout un peuple d’aimables gouges et de bougres brutaux qui s’avise de (re)prendre la parole. L’un s’exclame tout de go « Phylis, tout est foutu, je meurs de la vérole ! », l’autre chante plus vertement encore « Rose de qui le con a de rose les bords/ Où je voudrais fourrer les couilles et le corps/ Et là comme un anchois me fondre tout en sauce ». Surprise : au détour de certains vers platement provocateurs, la peinture la plus crue de la besogne s’accompagne parfois de véritables trouvailles d’écriture. En témoigne encore certaine énumération, où l’on déplore qu’une dame ait perdu « son mignard, son petit conin domestique » : « Ce conin était sa pâture,/ Son mâchepin, sa confiture,/(…) Son argent, ses ris, ses goguettes ;/ Ce conin était ses grandes fêtes,/ Ses dimanches, ses tous les jours ».
Ne serait-ce que pour la délicate simplicité de cette langue, le Parnasse se devait d’être exhumé : bravo donc à l’érudit Georges Bourgueil pour sa « sérieuse et non pas savante » édition.
Bravo, aussi, à Jean-Pierre Chauveau, spécialiste de Tristan L’Hermite, pour sa très nécessaire anthologie des œuvres de Théophile : choix de pages où domine la poésie, bien sûr, mais qu’agrémentent aussi théâtre, correspondance et prose. Le titre est emprunté à une ultime et émouvante lettre de Théophile à son frère, conçue dans les cachots de la Conciergerie : « Il faudra qu’on me laisse vivre/ Après m’avoir fait tant mourir ». Prescience de la postérité ? Quoique le carcan littéraire et moral du classicisme se mette progressivement en place, l’œuvre de Théophile ne cesse d’être rééditée au fil du XVIIe siècle, inspirant jusqu’à La Fontaine ; puis certains romantiques s’en réclameront, tel Baudelaire s’extasiant d’un songe érotique : « Elle me dit : Adieu, je m’en vais chez les morts,/ Comme tu t’es vanté d’avoir foutu mon corps,/ Tu te pourras vanter d’avoir foutu mon âme ». C’est bien sûr la thématique amoureuse qui constitue ici l’essentiel du discours, mais de telle sorte que jamais les conventions n’étouffent la singulière voix du poète, ses limpides exclamations -« Mon dieu que tes cheveux me plaisent,/ Ils s’ébattent dessus ton front,/ Et les voyant beaux comme ils sont,/ Je suis jaloux quand ils te baisent »- comme ses non moins transparentes confidences : « Le cœur le mieux donné tient toujours à demi,/ Chacun s’aime un peu mieux toujours que son ami,/(…) Pour moi si je voyais en l’humeur où je suis/ Ton âme s’envoler aux éternelles nuits,/ Quoi que puisse envers moi l’usage de tes charmes/ Je m’en consolerais avec un peu de larmes. »
Ce qui frappe surtout, c’est combien ces alexandrins et ces octosyllabes sont aujourd’hui lisibles : suaves dans leur art, évidents dans leur agencement, imparables dans leur portée. Combien de modernes pour gauchir le trait, faire l’image plus volontaire, et perdre alors un peu de cet impeccable miroitement ! Théophile sait dire l’aube -« Une confuse violence/ Trouble le calme de la nuit/ Et la lumière avec le bruit,/ Dissipe l’ombre et le silence »- ou le secret -« Les vents qui ne se peuvent taire/ Ne peuvent écouter aussi/ Et ce que nous ferons ici/ Leur est un inconnu mystère »- en un quatrain ; et cet enchantement n’a que plus de force lorsqu’on le sait fruit d’une pensée sceptique, avertie du silence des astres -« Jupiter n’est plus qu’un feu sombre/ Qui se cache parmi le nombre/ Des petits flambeaux de la nuit », comme bientôt de la trahison des amis. « Soyez plus discret en votre inimitié. Vous ne deviez point faire gloire de ma disgrâce. C’est peut-être une marque de mon mérite. Si vous n’aviez été ni prisonnier, ni banni, ce n’est pas que vous n’ayez assez de crimes pour être convaincu mais vous n’avez pas assez de vertu pour être recherché », écrit-il à l’un d’eux : on a envie de finir ici, comme on a commencé, par le beau mot de vertu.

Le Parnasse des poÈtes
satyriques

Passage du Nord/Ouest
248 pages, 16
Après m’avoir tant fait mourir
Théophile de Viau
Poésie/Gallimard
298 pages, 6,40

L’âme foutue Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°41 , novembre 2002.