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Essais La parole vive

mai 2003 | Le Matricule des Anges n°44 | par Thierry Cecille

Au terme d’un parcours clair, de la Renaissance à l’aube de ce nouveau siècle, Hélène Merlin-Kajman redonne à la langue sa valeur : sans elle nulle libération envisageable.

Avril-mai 2002 : le choc de la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle alerte non seulement les citoyens, mais aussi les journalistes et les sociologues. On pointe alors, parallèlement, l’efficace rhétorique d’un Le Pen, usant aussi bien de l’imparfait du subjonctif que de l’argot célinien, et la faillite d’une « éducation à deux vitesses », incapable de transmettre les outils -de pensée, d’expression- nécessaires à l’élaboration du dialogue, sans lequel la concorde civile cède la place à l’injure ou à l’aphasie violente. C’est que la langue -et c’est là le point de départ de cette réflexion, si riche et stimulante, d’Hélène Merlin-Kajman, professeur de littérature française et romancière- est politique, mais autrement qu’on ne l’a répété durant ces dernières décennies.
Au banc des accusés : Barthes -la langue est « tout simplement : fasciste », affirme-t-il dans sa Leçon inaugurale au Collège de France- Foucault ou Bourdieu, et, plus encore, les brigades sociologisantes ou pédagogisantes (Meirieu et consorts), qui se sont emparé de cette affirmation et l’ont déclinée, faisant fi de la complexité de ses premiers théoriciens : l’orthographe exclut, la syntaxe sélectionne, le bien dire et le penser droit ne sont que « capital culturel » -aussi injuste et haïssable que l’autre. Et cette dictature n’est pas un phénomène nouveau : c’est la langue « classique » qui est la coupable reconnue. Voici alors l’amalgame : l’ordonnance de Villers-Cotterêts, Richelieu et l’Académie, l’absolutisme et le « bon usage » -la langue sert le pouvoir, et l’éducation, « bourgeoise » bien évidemment, se sert de la langue. La modernité, seule, viendra lutter contre le dragon : Mallarmé, le surréalisme, Tel Quel et « le Texte » viendront enfin sonner l’hallali. Même exprimer l’inexprimable (dérisoires romantiques !) est désormais dépassé : il faut « inexprimer l’exprimable » (Barthes encore) !
Hélène Merlin-Kajman remonte à l’origine, dénonce la dénonciation, dénoue le nœud : en vérité on a voulu, au XVIIe siècle, donner corps à une langue commune, aussi éloignée des éclats du pouvoir neuf de la royauté peu à peu absolue, que de l’éloquence factieuse, périlleuse, des Guerres de religion. Il s’agissait de trouver un terrain d’entente, c’est ce que tentera d’être l’espace de la « conversation », l’art de « conférer » -elle retrouve ici ce que Marc Fumaroli a déjà précisément décrit dans sa Diplomatie de l’esprit (Tel-Gallimard). La langue, alors, doit se pourvoir de « qualités civiles et égalitaires » : c’était déjà l’effort de Montaigne, dont les Essais sont une conversation avec le lecteur invité dès la première page, ce sera celui des « puristes » -dont Malherbe et Vaugelas- qui « ont cru pouvoir confier à la langue, et à l’habituation éthique qu’elle induirait, la charge de trouver une autre solution que purement violente -l’extermination de l’autre parti- ou purement coercitive -l’obéissance servile au souverain- aux divisions du monde social. »
C’est en effet bien d’une alternative qu’il s’agit : soit on s’efforce vers une langue civile -puis civique- soit on balance entre la tentation du silence et celle de l’invective. Hélène Merlin-Kajman observe en effet les risques de l’invocation de l’indicible -chez Duras ou Blanchot- face au véritable fascisme et aux camps qu’il a créés : en vérité, Robert Antelme écrit L’Espèce humaine, comme Primo Levi Si c’est un homme, pour tenter de transmettre non pas l’indicible -la langue doit être travaillée pour dépeindre, aussi, cette réalité-là- mais l’inaudible -pour le monde qui retrouve ses rescapés et ne sait qu’en faire ! Parallèlement on doit s’interroger sur la sorcellerie incantatoire de Céline, sa « petite musique » qui, loin de rédimer l’abjection de certaines de ses affirmations, l’impose -la rend, d’une certaine manière, recevable.
Le livre, au terme de ce riche et nécessaire parcours historique, se clôt donc sur la mise en garde qui l’ouvrait : depuis que règne ce soupçon généralisé, même ceux qui devraient l’enseigner se refusent à « imposer » la langue, et les règles qu’elle suppose -on préfère laisser libre cours à « l’écriture d’invention » (sic), nouvelle épreuve du baccalauréat de français… Elle demeure alors aux mains des démagogues (les métaphores raffarinesques) ou des publicitaires (leurs slogans post-surréalistes). C’est qu’en fait (lisez à ce propos Christopher Lasch, ou L’Enseignement de l’ignorance de Jean-Claude Michéa, Éditions Climats) « elle aide ainsi puissamment à forger les nouvelles subjectivités dont l’économie libérale a besoin. » À nous, donc, de la reconquérir, de ne pas la laisser aux mains de l’ennemi -mais d’en faire, à nouveau, le bien le mieux partagé, notre lieu commun.

La Langue est-elle
fasciste ?

HélÈne Merlin-Kajman
Seuil
414 pages, 24

La parole vive Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°44 , mai 2003.
LMDA PDF n°44
4.00 €