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Zoom Ernestine, croisée républicaine

juillet 2003 | Le Matricule des Anges n°45 | par Thierry Guichard

D’une écriture tremblotante mais droite dans ses bottes, Ernestine Chassebœuf, née Troispoux, écrit comme on rouspète. Contre le prêt payant, la bêtise et pour gagner des pendules.

Ernestine écrit partout (vol.1)

Illustration(s) de Quentin Faucompré

Quand on parcourt sous la canicule de juin les routes vallonnées qui entourent Coutures, on plaint le facteur de ce village de l’Anjou dont l’activité s’est accrue depuis 1999. Pourquoi ? Parce qu’Ernestine Chassebœuf, 93 ans au compteur, a décidé en janvier de cette année-là de rendre son téléphone et de prendre sa plume pour écrire ses colères et envoyer des lettres.
Il coule dans les veines de la vieille dame un sang de révoltée. Héritage croisé de l’ancêtre de son premier mari, Joseph-Marie républicain valeureux qui tint tête aux royalistes en 1793 à la bataille du Pont-Barré avant d’être malheureusement enfourché par un paysan étourdi (une carte postale retrace cet épisode familial). Dans sa demeure troglodyte, Ernestine a donc commencé une correspondance avec entre autres « M. Le directeur de Carrefour je positive » ou « Monsieur le responsable de la réclame de France Inter ». Au premier, elle suggère de glisser dans sa revue (la publicité de l’hypermarché, en fait) un peu plus de texte et par exemple de proposer en épisodes, le roman-feuilleton Les Deux Orphelines qu’elle a lu dans sa jeunesse et qui l’a marquée à jamais. Cette année de correspondance proposée par Ginkgo éditeur peut se lire avec un regard d’ethnologue de la ruralité mise à mal par la modernité ; c’est un document saisissant.
Ernestine s’est fait connaître, il y a trois ans, par la publication du drolatique La Brouette et les deux orphelines (Ivan Davy/Deleatur) où la dame partait en croisade contre le projet de prêt payant en bibliothèques. Elle avait alors écrit à quelques écrivains qui s’étaient prononcés en faveur du projet. Le livre a fait le bonheur des bibliothèques qui ont trouvé une voix pleine de bon sens et non dénuée d’humour pour défendre la gratuité du prêt. Aujourd’hui, Ernestine s’accorde une responsabilité dans le retrait (momentané) du projet et elle donne volontiers à lire une page du livre de Michel Del Castillo, Droit d’auteur dans lequel, avec une inconsciente condescendance, l’écrivain parisien évoque cette « femme simple, vivant à la campagne » dont la « lettre simple montre comment le débat a été faussé ». Une lettre qu’Ernestine avait conclu d’une formule rare chez elle : « salutations cordiales, mais sans plus ». Del Castillo avait moins à se plaindre que Paul Fournel auquel Ernestine écrivait : « Je me demande bien pourquoi vous avez signé la pétition pour réclamer cent sous aux gens qui lisent dans les bibliothèques, parce que vos livres on n’en voit nulle part sauf dans les vide-greniers. » Et cette fois, la signature affichait sa formule habituelle « j’espère que ma lettre vous trouvera de même » sur laquelle des historiens des lettres plus tard s’interrogeront… C’est autour d’un délicieux clafoutis et avec un accent dont a hérité le Québec que notre hôte évoque cette colère de l’an 2000 qui lui fit écrire plus de quatre-vingts lettres en à peine quinze jours. Ernestine est déjà un peu connue quand les éditions Deleatur lui proposent de rassembler son irascible correspondance : ses courriers sont lus régulièrement sur France Culture dans le Pot-au-feu de Jean Lebrun et sa lettre du 30 mars 1999 sur l’émission « de la rue ça se discute » a été publiée par Télérama : « si vous connaissez le gamin qui présente cette émission, dites-lui que c’est pas des façons de se moquer des malades ». On s’interroge plus que ne le fera Del Castillo sur cette étrange aïeule. France Culture fait des recherches, retrouve Ernestine et lui propose d’écrire régulièrement pour l’émission. « Je ne voulais pas causer dans le poste. Ils ont pris des lecteurs qui n’étaient pas terribles, à part une petite nana. » Une quinzaine de lettres seront ainsi diffusées entre avril et juillet 2000. « La lettre pour Rocard est pas passée parce que je parlais de son père et il fallait pas. Celle pour Renaud Camus a été annulée pour cause de scandale et puis ils ont pas voulu passer mes lettres contre le prêt payant. Ça m’a soulagée d’arrêter. »
Des plus jeunes qu’elle auraient pris la grosse tête, mais Paris, de Coutures, semble plus loin que la planète Mars. Surtout pour la Minicomtesse d’Ernestine, cette voiturette à trois roues fabriquée jusqu’en 1980 à Angers et qu’elle conduisait (très lentement) sans permis. Ne plus écrire pour France Culture lui laisse du temps pour se consacrer à la poésie. On n’ose pas lui avouer que son style, très particulier, ne justifie pas qu’elle se soit couronnée elle-même comme seul représentant du XXe siècle dans l’Anthologie de la poésie jardinière et primesautière tout à la fois qu’elle a publiée. Elle y figure avec Guilhem de Chantremol et Pierre de Moulinsart qui portent le Moyen Âge, ou Joseph Rimbaud et Jean-Charles Fondelaire-Effray qui monopolisent le XIXe siècle. La poésie est la grande passion d’Ernestine (avec les décharges publiques où elle aime fouiner) : « Le retour du printemps habille la prairie,/ C’est le moment d’bêcher que m’a dit mon voisin,/ Tout est couleur de joie, du jaune et puis du gris/ Mais moi j’ai pas le temps, faut que j’aille au turbin ». Plus douée pour la prose épistolaire, elle arrose ses diatribes d’un bon sens solide et d’une fausse naïveté (telle que : « À Monsieur Thierry Jonquet, écrivain policier » qui ne plut guère à l’intéressé). Ses colères contre les pouvoirs, l’armée, la religion (intoxiquée en mangeant des religieuses à la kermesse paroissiale de Rou-Marson, elle cesse de croire en Dieu en 1922) trouvent leur traduction ironique dans les dessins tendres de Quentin Faucompré.
On ne sait pourquoi la Fangio des chemins vicinaux s’est crue la descendante du roi du calembour, Jean-Pierre Brisset (Le Brisset sans peine a été publié par Deleatur, ce qui explique peut-être cette découverte). Du coup, elle milite pour qu’une rue d’Angers porte le nom du « prince des penseurs » mort en 1919. Et envisage sérieusement de traverser la France pour assister en Avignon à Mots à lier pièce écrite d’après l’œuvre de Brisset et jouée par Bernard Froutin (Théâtre La Luna jusqu’au 31 juillet). Espérons qu’elle en rapportera des sujets de colère et qu’elle nous en fera part puisque ses lettres sont franchement réjouissantes.

Ernestine écrit partout
Ernestine Chassebœuf
Illustrations de Quentin Faucompré
Ginkgo éditeur
159 pages, 9

Ernestine, croisée républicaine Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°45 , juillet 2003.
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