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Domaine étranger Les sens de l’ordinaire

février 2004 | Le Matricule des Anges n°50 | par Jean Laurenti

Observateur attentif, Nicholson Baker appréhende le quotidien par le fil du négligeable ou de l’infime. La preuve par deux livres érudits.

Dans « Le projecteur », l’un des textes qui constituent le recueil La Taille des pensées, Nicholson Baker évoque le raccourcissement que subit la pellicule lorsqu’elle est manipulée par le projectionniste : il coupe un morceau de chacune des bobines du film avant leur assemblage par collure. « Dans l’opération, chaque bobine perd au moins un photogramme. Plus le film voyage de cinéma en cinéma, plus il raccourcit. » De peu, certes, mais l’érosion est inéluctable. Comme l’est celle que subissent les jours de Raphaël, le héros du roman de Balzac, La Peau de chagrin : à chaque souhait exaucé, la petite peau rétrécit, et avec elle la vie de Raphaël. Elle finira par disparaître, emportant le jeune homme avec elle. Regarder les êtres et les choses donc, tant qu’ils sont là, l’œil à la fois voilé et aiguisé par l’anticipation de leur absence. L’écriture comme prélèvement d’éternité dans le réel éphémère.
Nicholson Baker est né en 1957. Il habite le Maine, un État côtier du nord-est des États-Unis, recouvert de forêts et de lacs. Parmi ses ouvrages déjà traduits, on citera La Mezzanine, son premier livre, et Vox, un roman érotique en forme de conversation téléphonique. Chez Baker, le bonheur, comme la beauté du monde, sont sertis dans les détails du quotidien. Ils sont d’essence ordinaire, ce qui ne veut pas dire triviale. Baker se fait l’observateur attentif mais jamais béat du réel, qu’il appréhende par le fil du négligeable ou de l’infime, au gré d’un vagabondage érudit.
La Taille des pensées rassemble des textes initialement publiés dans des revues. Il s’agit d’une collection de réflexions réparties en cinq chapitres dont les titres laissent présager l’aventure du regard à venir  : Pensées, Machines, Lectures, Miscellanées et Bibliothéconomie. Dans « Aéromodélisme », l’un des morceaux qui composent Machines, Baker collectionneur de maquettes d’avions transporte sa réflexion des jouets à monter vers les presses à mouler qui les ont produits. Notamment, « la Cincinnati Milacron (…) actionnée par des ouvrières taciturnes qui (…) auraient pu être trayeuses dans une autre vie. » Et retour au jouet : le rêve d’une Cincinnati Milacron modèle 1979 qui produirait en série « des maquettes d’elle-même » faisant la joie des modélistes. Alors, conclut-il, « nous serions témoins d’un des plus grands moments de l’Âge du plastique. » Ailleurs, une méditation pleine d’humour sur les objets rares, source de tels plaisirs que, par avidité, nous sommes conduits à en multiplier les occurrences : la force du « rarème » s’en trouve altérée et il devient un objet banal, sans intérêt. Dans « Une partie de fiches en l’air », Baker s’attarde sur un corollaire de l’informatisation des bibliothèques : la destruction, au nom du progrès, des fichiers en papier élaborés par des générations de bibliothécaires. Ainsi, après recyclage, les fiches du prestigieux MIT de Boston, sont-elles « inintelligiblement conglomérées en boîtes de corn flakes ou boîtes à chaussures. » Colère de Baker qui mène un combat contre l’ineptie de cet autodafé moderne et sonne l’alerte quant à ses conséquences prévisibles.
Une boîte d’allumettes se situe dans le prolongement de ce recueil : ses chapitres poursuivent l’exploration des plis secrets de la réalité. Emmet est un rédacteur médical de 44 ans qui semble comblé par la vie. Une femme épatante, deux beaux enfants, un métier supportable… quelques ingrédients du bonheur, à défaut du bonheur lui-même. Un jour, Emmett décide de s’offrir quotidiennement quelques heures de méditation solitaire dans l’obscurité. Tous les matins, vers 4 heures, il se prépare un café, gratte une allumette, allume un feu de cheminée et branche son ordinateur portable, sans regarder l’écran. Alors les pensées affluent, les sens s’aiguisent, sa vie défile.
Ce tranquille père de famille évoque ses insomnies et les pensées suicidaires qui depuis toujours lui servent de somnifère. Le sifflet du train de 4 h 30 suscite un désir : « J’aimerais bien visiter l’usine qui fabrique les sirènes de train et demander aux gars comment ils font pour obtenir cet accord d’une mélancolie éternelle. Est-elle voulue cette tristesse ? » Baker nous incite à être attentif au « thalle épais du lichen bleu-vert » qui obscurcit les inscriptions sur les pierres tombales qu’on aurait tort de récurer, s’attarde sur « l’exsudat turquoise, du lichen électrique » qui s’est déposé sur une cosse de sa batterie. Constatant que les pieds de son petit garçon touchent les robinets de la baignoire lorsqu’il s’allonge, il se souvient que sa fille aînée aussi a été « fière de pouvoir toucher les deux bouts de la baignoire » ; qu’il en a été de même pour lui autrefois et que « des générations de gens grandissent et atteignent le point où ils touchent les deux bouts de la baignoire. » On sent perler les larmes au coin des yeux d’Emmet, et des nôtres : « Tout cela, dit-il, est plus que je n’en puis supporter. »

Nicholson Baker
La Taille des pensées
et Une boîte
d’allumettes

Traduits de l’anglais (États-Unis) par Antoine Cazé
Christian Bourgois
291 p., 23 et 164 p, 15

Les sens de l’ordinaire Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°50 , février 2004.
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