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Domaine étranger Des mouches et des hommes

janvier 2005 | Le Matricule des Anges n°59 | par Jean Laurenti

Dans un livre à tiroirs où le coq-à-l’âne côtoie le vol de la mouche, Augusto Monterroso nous convie à une fête qui célèbre la musique feutrée des mots.

Entre la page écrite du livre de Monterroso et ce qu’on reçoit au cours de la lecture, persiste un léger flottement. Peut-être parce que, fixé sur nous, on ressent la présence du regard de l’auteur. Le sens est-il dans ce qu’on lit ou bien dans ce regard, et le sourire qui va avec, léger et grave, compatissant à notre questionnement ? Drôle de livre que ce livre, charmant et un peu inquiétant, assemblage hétéroclite de réflexions, de récits minuscules, de chroniques, et de choses inclassables. Né en 1921 au Honduras, le Guatémaltèque Augusto Monterroso a passé la plus grande partie de sa vie au Mexique où il est mort en février 2003. Son œuvre est encore peu connue du public français, mais elle est saluée en Amérique du Sud ou en Espagne. On ne peut que se réjouir de la publication de Mouvement perpétuel par les éditions Passage du Nord/Ouest, qui vient après celle de Œuvres complètes (et autres contes), paru aux éditions Patiño.
L’humour de Monterroso est tout en nuances. Disons qu’il est noir, s’il faut donner une couleur. Noir comme les mouches qui traversent le texte : à travers les fragments collectés par l’auteur, elles apparaissent bel et bien comme des animaux philosophes. Dans un chapitre liminaire il explique que « les mouches, se transmettant cette charge indéfiniment, transportent les âmes de nos morts et de nos ancêtres (…). Nos petites âmes transmigrent à travers elles et accumulent ainsi de la sagesse, connaissant tout ce que nous n’osons pas connaître. » Dans le florilège des citations, il en est une, attribuée à José Maria Mendez, qui résonne comme un écho tragique au « Dormeur du val » de Rimbaud : « Moi, j’avais toujours détesté les mouches (…). Mais ce qui est vraiment horrible, c’est de voir (…) comme elles entrent en groupe dans notre bouche ouverte que nous voudrions garder fermée, surtout quand nous sommes allongés au soleil un fusil à l’épaule, ou plutôt sur l’épaule, car nous n’avons pas eu le temps de l’utiliser. »
Il y aurait un savoir-mouche, préalable à toute connaissance humaine. Nul ne peut dire que la mouche est laide à première vue, « précisément parce que personne n’a vu de mouche à première vue. Toute mouche a toujours été vue. » On entrevoit toutes les brillantes exégèses que de tels énoncés pourraient susciter. La mouche n’est pas un être individualisable, elle est toujours égale à elle-même, témoin (presque) silencieux des actions humaines.
Mais dans ce livre comme dans la vie, il n’y a pas que des mouches. On trouve aussi des réflexions sur la fuite des cerveaux d’Amérique latine, sujet à propos duquel on s’émeut à tort, selon Monterroso. Un cerveau en exil n’est-il pas, tel Martí qui conçut depuis les États-Unis la Révolution cubaine, encore plus utile à son pays ? Sans compter les cerveaux que les régimes dictatoriaux expulsent. « Lorsqu’ils exilent un bon cerveau, ils font plus pour leur pays que les Bienfaiteurs de la Culture qui transforment les talents locaux en monuments nationaux, même s’ils sont incapables de dire une phrase ou deux qui ne s’apparentent dangereusement à des lieux communs. »
Le lecteur de Mouvement perpétuel éprouve souvent cette sensation d’être pris par la main, par l’auteur qui, dans la tranquillité d’une pièce gagnée par la pénombre, lui raconterait des choses un peu bizarres, mais au fond familières, ou bien qu’il aurait pu connaître. Comme l’histoire de ces cinq hommes qui, au cours de leur rencontre dans une brasserie de Panamá, réalisent qu’ils sont tous poètes et admirateurs de Dylan Thomas, « et qu’à eux cinq réunis ils savaient et pouvaient presque tout. » Par exemple « réunir assez d’argent pour acheter une voiture d’occasion » et filer à New York, « précisément au 557 de la Hudson Street où se trouve The White Horse Tavern, où Dylan Thomas venait se saouler tous les jours (…) et là, après les libations rituelles de quelques verres en mémoire du poète », ils accrochent une petite plaque en cuir en manière d’hommage au « poor Dylan ». Ensuite « ils payèrent leurs consommations de bon gré et décidèrent de quitter la ville ». C’est bien sûr une histoire vraie qu’ils ont racontée à deux journalistes qui se trouvaient là « comme par hasard ».
Ailleurs, Monterroso nous invite à nous mettre à une fenêtre pour observer un homme qui, dans la rue, fait les cent pas. On est à Santiago du Chili, mais on pourrait être n’importe où ailleurs, du moment que l’homme marcherait nerveusement devant un hôtel louche, où il soupçonne que sa femme est montée avec un inconnu. « Bien ; peut-être que vous-même vous êtes déjà passé par là et je commets une indélicatesse en vous le rappelant », feint-il de s’excuser, en ajoutant d’un air entendu : « vous voyez ce que je veux dire. » Évidemment, on ne va pas le contredire. On est là pour partager une expérience ; on regarde l’homme qui guette, cet autre nous-même un peu ridicule, trompé et qui souffre. Autre expérience encore, que propose Monterroso : celle qui consiste à se défaire d’une partie des trop nombreux livres qui encombrent votre existence. Chez lui, cela devient « une nécessité spirituelle pressante » : il faut trouver preneur pour cinq cents volumes, le titre du récit l’impose (« Comment je me suis débarrassé de cinq cents livres »). Un chiffre bien ambitieux que l’auteur devra se résoudre à ramener à vingt. Se défaire d’un tel fardeau ? Autant vouloir « écraser deux pavés avec la même mouche ».

Mouvement
perpétuel

Augusto
Monterroso
Préface de Sergio Pitol
Traduit de l’espagnol (Guatemala)
par Christine Monot
Passage du Nord/Ouest
216 pages, 16

Des mouches et des hommes Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°59 , janvier 2005.
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