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Domaine étranger Rouge hallucinatoire

avril 2005 | Le Matricule des Anges n°62 | par Sophie Deltin

D’une facture profondément expressionniste, « Fantôme » de Klabund (1891-1928) met en scène le psychisme et le corps d’un être au sein duquel s’affrontent instinct de vie et pulsion de mort.

En 1914, Klabund comme la plupart de ses contemporains poètes (Jakob van Hoddis ou Johannes Becher) ou peintres (Otto Dix, Max Beckmann) s’engage comme volontaire dans la guerre, qu’il salue d’abord comme le signe d’adieu adressé à une époque prisonnière d’une morale bourgeoise hypocrite. Cet enthousiasme patriotique, l’écrivain allemand, né en 1891 à Crossen-sur-l’Oder et de son vrai nom Alfred Henschke, le troquera rapidement contre un pacifisme engagé, certains repérant dans ce revirement l’origine de son pseudonyme qui signifie d’après lui « changement » (Wandlung). Dans notre récit, il fait d’ailleurs dire à son héros : « Je tournais au vent comme une girouette. Je me fis ainsi un nom ». Auteur prolifique de chansons, poèmes, romans (comme l’espiègle Bracke, 1918), et pièces de théâtre (dont en 1925, Le Cercle de craie, qui inspirera fortement Brecht), au style inclassable et étonnamment métaphorique, Klabund mourra prématurément de la tuberculose en 1928 à Davos. Dans ce roman, fortement teinté d’autobiographie et « écrit dans la fièvre d’une maladie » en 1921, c’est toute la modernité littéraire de cet auteur tombé dans l’oubli qui est perceptible.
Le jeune Markus, artiste chansonnier à la mode dans les cabarets de Berlin des années 20, a laissé mourir Marie, la femme qu’il aimait passionnément. « Lorsque j’ai commencé à aimer Marie, j’ai su dès le premier jour, avec une certitude douloureuse, amère et douce, que je la tuerais. La tuer : sans en avoir l’intention, sans savoir pourquoi. (…) Le destin m’a posé une question, et j’ai tué Marie parce que j’étais à court de réponses ». Mais pris dans les rets de la culpabilité et rongé par la mauvaise conscience, le héros, gravement atteint de tuberculose, s’enfonce dans un délire paranoïaque, l’absente devenant omniprésente « comme un gigantesque œil de mouche qui se penchait vers moi et me regardait fixement ».
Klabund, en contemporain de Freud, utilise alors la nature multiple des plans de conscience comme un moyen de représentation nouveau, pour installer un univers fragmenté, incohérent et à bien des points de vue cauchemardesque. Markus disparaît ainsi de façon intermittente à un réel qui n’est plus continu et linéaire mais troué d’apparitions fantasmatiques : un docteur albinos, Marianne la femme-rossignol, Jacinthe la femme-fleur, Yenkadi, la « création de papier » ; et d’évocations aux accents expressionnistes : la plongée dans une forêt fabuleuse, l’infirmière au « cœur saignant »… Le fantastique est comme instillé dans la structure même du récit, qui fonctionne par montage de scènes éclatées et de « visions » abruptes sorte de patchwork de lambeaux d’une vie hallucinée… L’écriture par traits semble quant à elle être déchiquetée par l’intensité des images, d’où chaque détail surgit avec une précision onirique. Comme dans cette description du médecin : « Son costume marron cliquetait comme s’il était en fer blanc. Sa barbe blanche lui pendait au menton tel un sachet de sucre. Ses yeux rouges tombaient comme des cancrelats sur la couverture du lit ». Un mélange étrange de poésie et d’incongruité irréaliste qui accentue l’efficacité visuelle du roman. En réussissant ainsi à transposer les tourments d’une posture psychologique maladive dans l’expression plastique même du langage, Klabund fait montre d’un talent particulier qui rappelle la virtuosité des contorsions d’images chez le peintre Egon Schiele pour évoquer le déchirement moderne de la personne.
Précisément, cette histoire de revenant acquiert l’allure d’une parabole métaphysique sur l’errance d’un homme tiraillé entre « le monde d’en bas » et l’au-delà, écartelé entre une volonté de rédemption, de purification et un désir de dissolution dans son propre chaos. Car, si comme on l’apprend au cours du récit, le narrateur est « un assassin par amour, un assassin sans meurtre », de quoi témoigne cette persécution psychique à se sentir coupable ?
À la manière des fonds rougeâtres qui, chez George Grosz, évoquent autant l’enfer que l’apocalypse, le rouge sang inonde le récit : visions horrifiques du lapin que le narrateur, jeune, a pris du plaisir à mutiler, « fraternité de sang » scellée avec le fils du boucher, amour sanguinaire pour Marie, crachat de sang par ses poumons malades… Quant à l’insistance du thème du couteau ensanglanté, métaphore de l’instinct de cruauté, n’est-elle pas là pour révéler que le spectre véritable est celui de toute une époque traumatisée par la Grande Guerre, encore toute fraîche ? La mauvaise conscience du héros, fondée ou non, ce serait alors la continuation de la guerre, la rémanence de ce que Nietzsche appelle « la soif du bonheur des couteaux », mais cette fois retournés contre soi. Comme si après la boucherie, tout n’était plus que « griserie de mort ». C’est ce que Klabund décèle aussi dans les outrances de la vie berlinoise, à la fois vaincue et jetée à la révolution spartakiste : un décor interlope et décadent peuplé de démunis, de prostituées, de malfrats et de trafiquants sordides en tous genres. Dans un contexte où le poids de la « faute » apparaît inexpiable, on a alors du mal à croire à la fin pourtant lumineuse du roman.

FantÔme
Klabund
Traduit de l’allemand
par Jacques Meunier
Éditions Max Milo
188 pages, 16

Rouge hallucinatoire Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°62 , avril 2005.
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