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Domaine étranger Un mauvais rêve

avril 2005 | Le Matricule des Anges n°62 | par Dominique Aussenac

Comment la lecture d’un samizdat provoque l’infarctus du rédacteur en chef de la « Pravda des travailleurs » ou la radiographie burlesque de l’URSS de Brejnev.

Des Anges sur la pointe d’une aiguille

L’actuelle saison russe, si elle mêle les hâtives causeries du Salon du livre à la visite discutable et discutée de Poutine, peut par ailleurs nous offrir quelques découvertes. C’est bien de cela qu’il s’agit avec Droujnikov et l’on s’étonne que ce roman, écrit entre 1969 et 1979, ait tant attendu pour être enfin traduit. L’auteur nous est présenté comme un « dissident » et on l’aurait deviné : nul doute qu’en cette phase terminale du régime soviétique, cette vaste fresque ne pouvait qu’irriter les vieux despotes essoufflés. C’est que, pour dépeindre cette période, Droujnikov, dans ces cinq cents pages, fait feu de tout bois : comique, satire, fantastique social, maximes et analyses historiques nous emportent en une sorte d’opéra-bouffe parfaitement mené.
Le roman, comme Guerre et Paix, s’ouvre sur une « liste des personnages », parodique sans doute mais aussi bien nécessaire car, autour d’Igor Makartsev, rédacteur en chef de la moscovite Pravda des travailleurs, communiste fidèle et modèle, postulant au Comité Central, s’agitent les membres de sa famille, ses collègues et leurs proches, et nombre de dirigeants jusqu’au sommet : « l’homme aux sourcils épais », Brejnev, qui viendra à son tour prendre sa place dans cette ronde. L’entrée en scène de chacun de ces personnages est l’occasion d’une présentation biographique de longueur et de forme variables (curriculum pour une demande de passeport, fiche de renseignements professionnels, rapport du KGB…) qui permet un élargissement chronologique ou spatial : Droujnikov peut ainsi remonter du passé proche la répression du Printemps de Prague ou l’envoi de conseillers techniques à Cuba aux années de guerre, aux purges qui précédèrent, et même jusqu’à l’accession au pouvoir de Staline. De même et l’on ne peut s’empêcher de penser ici à l’ironique, et diabolique, Maître et Marguerite de Boulgakov le samizdat qui provoque l’infarctus de Makartsev, et les multiples péripéties qui suivront, n’est en fait qu’un exemplaire de La Russie en 1839 du Marquis de Custine, que la lecture, angoissée et fascinée, ressuscite, « homme de petite taille et d’âge moyen, habillé de façon étrange pour notre époque », déclarant, pince-sans-rire, « cette fois-ci, instruit par mon amère expérience, je me suis introduit dans votre pays par la couche d’ozone. Il n’y a, dans l’atmosphère, ni limiers garde-frontières, ni douaniers voleurs ». Ce samizdat passe de mains en mains, alors que les ambitieux tentent de s’avancer, les amoureux de trouver une chambre qui puisse les accueillir, les jeunes gens de s’émanciper et Makartsev de reprendre pied dans ce réel qui s’est dérobé. La société soviétique, en apparence figée, est ainsi agitée de mouvements infimes et multiples « comme dans un iceberg tout se passait sous l’eau » où la vodka et les passe-droits sont des rouages secrets mais essentiels.
Toute la gamme du comique se déploie ici, de la farce (épiques beuveries ou scènes d’amour ridicules) à l’ironie la plus amère, pour mettre au jour les failles et les glissements de terrain d’un système qui s’effondrera bientôt sur lui-même. La plupart des personnages travaillent ainsi à la Pravda des travailleurs mais, dira Rappoport, inoubliable Clappique cynique, grotesque et admirable à la fois, « dans ce pays je n’ai jamais vu de journaliste », puisque leur rôle, en fait, « c’est de faire cocorico. Pas de faire en sorte que le jour se lève ». Alors que la censure se pare du titre grandiloquent de « Comité de sauvegarde des Secrets d’État dans la Presse » et traque le « sous-texte » et les « associations non contrôlées », il est décidé d’interdire désormais l’adverbe « cependant » dans les articles ! Alors que pour un général du KGB, « l’idéalisme de sa jeunesse avait fait place au pragmatisme, c’est-à-dire à l’art d’utiliser l’idéologie à des fins de promotion personnelle », Brejnev, quant à lui, avouera : « Il n’y a que moi qui n’aie aucun pouvoir. Je dépends de tout le monde » et le seul plaisir de ses nuits sera de parcourir en trombe, semant ses gardes du corps, les rues désertes de Moscou !

Des anges sur
la pointe
d’une aiguille

Iouri Droujnikov
Traduit du russe
par Marilyne Fellous
Fayard
537 pages, 25

Un mauvais rêve Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°62 , avril 2005.
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