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Entretiens Écrire au silencieux

avril 2006 | Le Matricule des Anges n°72 | par Philippe Savary

C’est avec une ironique désinvolture que Maurice Pons s’amuse à raconter des histoires horribles. L’œuvre de ce conteur aigre-doux et discret commence à sortir de l’ombre. Il est temps de s’y plonger.

Délicieuses frayeurs

Depuis 1958, il réside au Moulin d’Andé dans l’Eure, entre Seine et sentiers. Il est à la fois le gardien et la mémoire de ce haut-lieu de rencontres et de création, dirigé par Suzanne Lipinska. C’est une étape prisée par les artistes du monde entier. On y organise des séminaires, des festivals, des concerts de musique de chambre. Il y a aussi des studios pour les cinéastes, des ateliers pour les peintres, des appartements pour les écrivains. « Un endroit discret et fameux », résume Maurice Pons ; si fameux qu’il fera « venir ses copains ». C’est là que François Truffaut y tourna Les 400 Coups et la scène finale de Jules et Jim. C’est là qu’Alain Cavalier prépara son premier long métrage, Le Combat dans l’île, avec Romy Schneider. C’est aussi là que Perec écrivit La Disparition, entièrement à la main, « dans la chambre Jeanne d’Arc » puisque la légende raconte qu’avant de se faire brûler à Rouen, la pucelle s’était arrêtée au Moulin. En 1965, Les Choses obtenait le prix Renaudot. « Nous étions édités tous les deux chez Julliard. Perec n’était pas très heureux à cette époque. Je lui ai dit : Viens, on est peinard au Moulin. » Perec y séjournera près de quatre ans, et une chambre porte maintenant son nom.
Malgré sa voix haute et traînante, Maurice Pons a la politesse des grands timides. On le sent plus enclin à évoquer les heures glorieuses du Moulin que son propre travail. Pourtant, celui qui épaula Simone Signoret pour écrire sa biographie mérite une sacrée attention. Son ton malicieux et décalé, sa façon anachronique d’appréhender la réalité, sa plume élégante et mélancolique dévoilent les traits d’un des conteurs français les plus remarquables, et des plus économes : une dizaine de titres en un demi-siècle d’écriture c’est peu dans le monde du livre, on risque l’oubli, ce qui oblige Christian Bourgois et Le Dilettante à rééditer ses œuvres.
Découvert par René Julliard (Métrobate, 1951), dans sa collection « La porte ouverte » consacrée aux débutants, Maurice Pons se fait remarquer avec ses Virginales (1955), un recueil de courts récits, écrits à la source fraîche de l’enfance. S’inspirant des Enfantines de Valéry Larbaud, l’auteur y consigne avec tendresse, les pudeurs, les émois, les hantises d’un âge d’or, qui ne laissera pas insensibleTruffaut (il adaptera « Les Mistons »), et auquel l’œuvre de Pons reviendra souvent s’abreuver face à la brutalité du monde (et la guerre d’Algérie en particulier). Au mitan des années 60, Pons donnera son célèbre roman, Les Saisons. Des générations de lecteurs ont lu effarés ce voyage au bout de l’enfer, celui de Siméon, écrivain reclus dans une obscure vallée, cerné par l’horreur et la putréfaction. La même année, Flammarion publiera une épopée tragique tout aussi envoûtante : L’Oiseau bariolé de Jerzy Kosinski. Le traducteur se nomme Maurice Pons. À Siméon succèdera ensuite la figure du poète libertaire Segesvar dans Rosa (1967), pastiche d’un roman historique à la fois sensuel et...

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